J’ai réalisé que je n’étais pas fière

Une remarque du climatologue dans cette émission d’@si m’a fait réfléchir et donné envie de revenir rapidement sur une question où je suis moi-même partie prenante. A force d’évoluer sur certains réseaux j’en suis venue à perdre un peu de vue mon objet premier. Ce n’est pas quelque chose de mal en soi mais ne pas en avoir eu conscience plutôt me pousse à m’interroger. Cette personne faisait remarquer que sur le prétexte du problème climatique des associations (ou d’autres instances) faisaient du lobbying pour leur propre cause. La question écologique, si pressante, était donc instrumentalisée.

Récemment le scandale du rapport rendu par le département « cancer » de l’OMS a été traité de façon affligeante dans les journaux. On a tout juste compris sur quoi cela portait (la viande rouge ou transformée, le cancer, le lien entre les deux) et immédiatement des articles d’une stupidité et d’une désinvolture crasses ont abondé sur le web et dans la presse. « On n’a plus le droit de rien manger » « les bouffeurs de salade au bûcher » « vivre tue » « dans les pommes il y a plus de pesticides que dans le steak » et j’en passe. Rien de très nouveau sous le soleil. Cependant, pour une fois on se posait véritablement la question du végétarisme comme quelque chose à être potentiellement-provisoirement-du-bout-des-lèvres envisageable, ne serait-ce que pour réfuter ce régime alimentaire. On prenait cette donnée en compte : il y des gens qui ne mangent jamais d’animaux et qui vont bien, et d’ailleurs, apparemment globalement ils vont mieux que les autres sur certains point de santé.

Si au départ j’ai personnellement cessé de manger des animaux c’est par conviction écologique pure et dure. Une telle dépense d’énergie, d’eau, de surfaces cultivables, de surfaces de forêt primitive, de souffrance des travailleurs juste pour pouvoir manger de la chair animale me paraissait complètement aberrant, et c’est toujours le cas. Puis, cette question étant réglée pour moi, j’ai continué à y réfléchir et j’ai cessé de faire des « exceptions » occasionnelles, non à cause des émissions de méthane des ruminants mais de la souffrance des ces derniers que je refusais. Les également récentes vidéos volées de l’abattoir d’Alès montrent à quel point nous sommes arrivés loin dans l’horreur. Quand cette étude est parue, je me suis dit « depuis le temps qu’on vous le dit » et peu de temps après « la solution c’est d’arrêter carrément ». Or, cela ne va pas de soi si on en reste strictement au résultat de l’étude qui ne porte nullement sur les conséquences écologiques de l’élevage et encore moins sur le questionnement éthique de l’exploitation animale.

Comme pas mal de militants de la cause animale, je me suis répandue sur les forums suite à cette publication. Si dans l’historique de ma réflexion les questions environnementales et éthiques se rejoignent, il n’en va pas de même pour tout le monde. L’association L214, que je soutiens par ailleurs, est venue délivrer dans les médias un message qui ne concorde pas exactement à ce qu’on pourrait conclure des vidéos de l’abattoir. Moralement tout le monde est d’accord pour dire que cette maltraitance est insupportable. Mais c’est sur la façon de la faire cesser que les messages divergent : exclure complètement les nourritures carnées de notre alimentation va au plus simple et au plus efficace, mais supprime de fait la réflexion qui signale qu’une pratique industrielle et productiviste de l’élevage (et du vivant en général) ne peut pas être vertueuse. Autrement dit, manger de la viande tous les jours, achetée au supermarché, est incompatible avec l’absence de souffrance animale. Manger de la viande tous les jours, achetée au supermarché, est incompatible avec une volonté de diminuer la pollution.

Moi aussi j’ai choisi le court-circuitage (ne pas me poser la question des conditions d’élevage des animaux que je mange car je choisis de ne pas en manger). Ce point de vue je l’ai adopté quand j’ai compris qu’il était tout simplement impossible au quotidien de s’assurer de l’absence de saloperies données et faites aux animaux vendus en pièces détachées. Mais en me coupant de cette question, je renonce aussi à celle de la transformation de la filière de l’élevage. Or pour plein de raison que je ne jugerai pas ici, de nombreuses personnes voudraient pouvoir penser l’élevage hors de l’industrie et perpétrer cette pratique agricole.

Le veganisme peut tout à fait éluder la question écologique. Le but est d’arrêter toute exploitation des animaux, pas de faire de la permaculture, même si pour beaucoup de gens ça va ensemble. Les arguments planète ou santé ne sont pas recevables par un militant vegan tout simplement parce qu’ils nient, cachent ou atténuent le problème principal pour lui (tuer des êtres qui veulent vivre à des fins superflues).

Dans les faits il est réel que l’élevage a des répercussions négatives absolument énormes sur l’environnement. On lui doit 80% de la déforestation au Brésil, les milliers de suicides de petits paysans dans les pays du Sud, les monocultures qui détruisent les sols et affament les populations, les hégémonies toutes puissantes de professionnels des intrants et des OGM comme Monsanto ou Sofiproteol. En outre, elles participent avec force au réchauffement climatique qui entraîne catastrophes écologiques, disparitions d’espèces, migrations humaines, etc. Bref. Mais il serait abusif d’affirmer que la question animale recouvre toute la question climatique, et c’est la confusion qui s’installe malgré tout par-ci par-là. Le manque de rigueur intellectuelle ne peut assurément pas arranger les choses. En tant que militante je serai donc plus attentive à l’avenir à ne pas faire dévier un débat d’un sujet sur un autre juste parce que les questions sont liées.

Petit plus : les incendies actuels qui ravagent l’Indonésie ont deux facteurs : la sécheresse (due au réchauffement climatique, dû à vous savez quoi) et la culture intensive d’huile de palme. Les animaux qui trinquent sont les grands singes, mais l’ensemble de la planète subit les répercussions de cette émission colossale de CO2 qui n’est pourtant pas liée directement à l’élevage mais à l’industrie agro-alimentaire.

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Ça va derrière ?

Je le confesse, j’ai certainement un côté réac et croyez-moi je serais prête à danser un slow avec Guillaume Pley pour m’en défaire à jamais. Mais puisque la pensée magique n’est pas tellement à l’ordre du jour concentrons-nous sur l’album dont je voudrais parler aujourd’hui : Ça va derrière ? d’Oriane Lassus (son blog est ici).

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Je l’ai emprunté par hasard à la bibli et je l’ai laissé traîner pendant plusieurs jours, si bien que j’ai été obligée de le prolonger avant même de l’avoir ouvert. Pourquoi ? C’est là que la réac-attitude entre en jeu : parce que c’est « mal dessiné ».

J’en lis des Bds et des tonnes encore, je suis donc habituée à à peu près tous les types de dessin. Mis à part les ultra-réalistes que je boude rien en principe ne va me détourner d’un album. Mais là j’ai eu comme une sorte de lassitude, un agacement à base de « encore une étudiante en beaux-arts qui fait exprès de dessiner de travers et qui se fait applaudir par l’entre-soi de la profession ». Ces pensées était considérablement malveillantes et aussi mal renseignées puisque je ne connaissais pas cette auteure. Cela dit, c’est vrai qu’à feuilleter ce livre (debout et en ayant trop chaud, comme dans toutes les bibliothèques) il m’a semblé que les planches étaient désordonnées, composées au petit bonheur du crayon ce qui donnait à l’ensemble une impression de bâclage, d’inachevé. Les traits du damage du sol du supermarché ne sont pas droits, vous comprenez, et puis les personnages sont laids et la voiture est tantôt aplatie comme un galet (ou comme Jean-Michel) tantôt dessinée solidement avec moult détails. Bref, je me suis laissée emporter par une association maligne de préjugés et de premières impressions peu fiables.

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Pourtant, malgré mes réticences, je suis toute suite partie avec cette petite famille dans son voyage embouteillesque sans me poser plus de questions que ça. C’est ce qui est formidable avec la BD : tant qu’on n’est pas véritablement en train de lire, on ne peut rien comprendre à l’expérience proposée.

Ce livre est édité chez Vraoum ! ce qui est déjà en soi un bon signe. Leur publication la plus célèbre et que vous connaissez sûrement est La bande pas dessinée qui a commencé sur internet. Personnellement, j’avais plus qu’adoré La Boucherie de Bastien Vivès (là aussi publié sur son blog en amont).

Mais que se passe t-il dans ce bouquin ? Un groupe de jeunes digère sa dernière cuite en mangeant des céréales trop sucrées tandis qu’une famille standard se prépare à affronter autoroutes et nationales pendant une durée mal déterminée. Voilà pour la situation de départ.

Cette histoire joue avec le lecteur et le surprend à retrouver avec nostalgie les interminables heures de voiture qui séparent le départ de la maison et l’arrivée sur le lieu des vacances. Il y a aussi l’histoire parallèle (celle du groupe d’amis) dont on peine à comprendre au début ce qu’elle vient faire là et comment elle est reliée à la principale. C’est pourtant elle qui installe le suspens distillé à travers toute la BD et auquel je me suis laissée prendre avec angoisse.

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Le potentiel narratif non négligeable des Cheerios pas bons.

Le côté brouillon du dessin est évidemment quelque chose qui correspond à ce qui se fait actuellement en BD indé (l’utilisation du noir et blanc, du dessin stylisé, vivant et expressif plutôt qu’académique) mais ne se limite pas ici à un effet de mode ou un courant artistique : si les illustrations papillonnent sur les pages, si l’attention du lecteur butine entre tel ou tel encart réparti sans aucun souci de symétrie dans les planches c’est qu’elles cherchent à calquer au plus près le sentiment qu’éprouvent les passagers d’un tel voyage. On se perds volontiers dans ses pensée en pareille occasion mais on est parfois distrait par le frangin qui vomit, les parents qui chantonnent par dessus la radio ou l’arrêt rapide à une station service. Chaque petite étape du voyage de vacances est un jalon qui indique qu’on se rapproche du but, que bientôt ces longues heures d’attente (ou de conduite) ne seront même plus un souvenir tant on les pense insignifiantes et on les oublie vite. En choisissant d’écrire non pas sur les vacances elles-même mais sur le voyage qui les précède, l’auteure nous offre une possibilité de revenir sur ces instant qui ont bel et bien leur charme ; en l’espace d’un seul trajet en voiture on peut maudire sa famille et goûter ce qui fait qu’on l’aime sans condition et aussi on peut enfin prendre le temps de ne rien faire. Ce que je prenais pour de la désinvolture est en fait très habile, la liberté que met en pratique l’auteure dans ses choix narratifs fait écho à celle de l’enfance et à sa perception à la fois sérieuse et planante de la réalité. On vit vraiment ce voyage avec cette famille, le claquement des portes, les pylônes de lignes à THT qui ressemblent soudain à des géants qui surplombent la campagne, la cacophonie des individus tous coincés dans le même petit véhicule où il va bien falloir cohabiter… Autant d’éléments qui composent cet album par petites touches et qui font toute son importance, qui le construisent jusqu’à laisser au lecteur un impression très forte de soulagement et de regret lorsqu’il arrive à la quatrième de couverture. Ce récit est moins rock et m’as-tu vu qu’un road trip à la beat generation (évidemment) et beaucoup plus sympathique aussi.

Bref, j’ai beaucoup aimé et j’étais la première surprise : ne soyez-pas aussi mauvais esprit que moi et n’hésitez pas à vivre ce voyage intérieur si l’occasion bénie se présente.

SUR BAUDRILLARD : INDIVIDUALISME ET LIBERTÉ (PART. 2)

 II- Le culte de la liberté

A) LA LIBERTÉ FACTICE

Le concept d’individualité est inextricablement lié à celui de liberté. L’individu, c’est la liberté, la liberté c’est ce qu’exerce l’individu ou ce qui forme les conditions de son expression. En tout cas c’est ce qu’on s’accorde à dire et à nous dire. Pourquoi lier ces deux concepts ? La notion de liberté est fuyante, j’essaierai donc de montrer en quoi elle est, elle aussi, illusoire, et pourquoi on souhaite absolument nous la vendre pour réelle et effective.

L’individualisme qui nous est proposé est illusoire, car en réalité nous participons à un système de signes en consommant. Soit. Donc nous ne sommes jamais seuls (ce que les publicitaires savent pertinemment : porter une marque avec le logo en évidence va faire, par notre achat, d’autres adeptes, nous devenons un support de publicité). Alors pourquoi la société de consommation insiste t-elle autant sur notre liberté, qui serait donc un détachement de la contrainte extérieure, de la contrainte des autres ?

L’illusion est une fois encore de faire croire qu’un acte peut être neutre, personnel, débarrassé de logiques sociales, politiques, de conséquences ayant trait à la société dans sa partie ou dans son ensemble. Cette « liberté » qu’on exercerait en consommant ne tient pas bien longtemps quand on s’aperçoit que la « vie individuelle et sociale régie par la logique de la marchandise ». La société de consommation nous englobe tous ; ce que nous faisons, nos interactions sont ce qui la compose.

On l’a vu un peu plus haut, la consommation c’est une « obéissance à un code », c’est agir selon un ensemble de signes communs (cette voiture dira à ceux qui la regardent que j’appartiens à telle catégorie sociale et que je me définis selon tel ou tel trait de caractère, que j’appartiens à la race des winners ou à celle des collectionneurs ou des esthètes pas exemple). Donc, la liberté supposée dans laquelle nous évoluons nous pousse à une conformité qui est « le fait d’avoir en commun le même code, de partager les mêmes signes qui vous font différents tous ensemble ».

Or, « le consommateur vit comme liberté, comme aspiration, comme choix ses conduites distinctives, il ne les vit pas comme contrainte de différenciation et d’obéissance à un code ». Il est donc dans une illusion de liberté qui masque un système de contraintes et d’obéissance.

B) LIBERTÉ, CHOIX, ACHAT

C’est là que c’est très aliénant : nous sommes tout autant dans un système contrôlé qu’avant la société de consommation ; la grande différence est que ce contrôle est caché et qu’il pousse le vice à nous faire croire qu’il est liberté. Ou comment avancer une chose sous le nom de son contraire.

Cette non-conscience est la force du système car c’est ce qui le fait disparaître sous l’orgueilleux « libre arbitre », « libre choix » du consommateur. Je développe.

Faire croire au consommateur (et revendiquer) qu’il est absolument libre est un enjeu majeur pour l’industrie de la consommation : la liberté devient alors le choix, l’acte de choisir, par une analogie aussi douteuse que l’est celle de l’abondance avec la démocratie (cf à ce sujet l’article sur le Mythe de l’Abondance qui suivra).

« La liberté et la souveraineté du consommateur ne sont que mystification. Cette mystique bien entretenue (et en tout premier lieu par les économistes) de la satisfaction et du choix individuel, où vient culminer toute une civilisation de la « liberté », est l’idéologie même du système industriel, en justifie l’arbitraire et toutes les nuisances collectives : crasse, pollution, déculturation – en fait, le consommateur est souverain dans une jungle de laideur, où on lui a imposé la liberté de choix. »

En effet, la liberté est ce que nous permet la longueur de la chaîne (feu Cavanna !) et ici il s’agit de la liberté de choisir entre plusieurs options et non pas de décider si le choix aura lieu, si il a une raison d’être.

Ainsi, « le consommateur est perpétuellement sollicité, « questionné », et sommé de répondre. L’achat […] est moins aujourd’hui démarche originale de l’individu en vue de la satisfaction concrète d’un besoin que d’abord réponse à une question », une réponse donc à une sollicitation (celle, entre autre, de la publicité mais aussi de tout ce qui l’accompagne). « Chaque objet est toujours offert selon une gamme de variantes, entre lesquelles l’individu est sommé de choisir » : si on vous demande de choisir entre l’écartèlement et la pendaison, peut-on vraiment dire qu’ils s’agit d’un choix ? Certes non. Si je transpose ça à quelque chose de plus léger : on vous propose de choisir entre plusieurs teintes de fond de teint, plusieurs cires à épiler, plusieurs déclinaisons de couleurs de basket (ça me rappelle le temps où tout le monde avait des Golas et des sacs Eastpack), mais on ne vous demande jamais si vous souhaitez mettre un fond de teint, ce que vous pensez de la pratique culturelle de l’épilation ou si ce sont des baskets que vous voulez avoir aux pieds.

La vérité est que « [le] système […] élimine le contenu propre, l’être propre de chacun (forcément différent) pour y substituer la forme différentielle, industrialisable et commercialisable comme signe distinctif ». En annihilant les différences propres et en les transformant en différenciations, la société de consommation fait de ces éléments des valeurs qui sont échangeables et donc vendables. On laisse à penser au consommateur qu’il peut acheter de la différence, acheter sa différence et la réaliser par cet acte d’achat, alors qu’au fond il achète des signes stéréotypés. La liberté n’est donc pas quelque chose de tangible dans le système de la consommation, pas plus, au final, que l’individualité.

On retrouve à cette idéologie de la liberté dans la défiance qu’a le libéralisme envers l’État : « seule la contrainte collective de l’État vient juguler l’exacerbation des individualismes » ; autrement dit seul l’État ne passe pas sous silence son contrôle des choses et indique clairement le but visé (le bien public) (il ne sera pas discuté ici si il réussit à l’atteindre ou non). Car il ne faut pas se faire d’illusions : la consommation est un « puissant élément de contrôle social ».

C) LA « LIBERTÉ » COMME ISOLEMENT : LE CONTRÔLE SOCIAL

L’individualité et la liberté qu’on nous offre sont fausses. Elles le sont car elles ne sont encouragées et cautionnées par le système que si on les utilise pour le nourrir. Le système de la consommation ne célèbre les sacro-saintes notions de « liberté », de « choix » et « d’individu » que lorsqu’elles aboutissent à la consommation (quand nous passons à la caisse). Le « choix » de ne pas consommer est un non-choix, ça n’existe même pas.

Pour se prémunir de tout débordement, de tout excès de liberté, les choses sont bien quadrillées et bien pensées. Après tout, une chose de survit que parce qu’elle a réunit les conditions de sa survie avec succès, sinon elle s’éteint.

Ce sujet, vous vous en doutez sûrement, est éminemment politique, comme l’est à peu près tout ce que nous faisons sans même en avoir conscience.

« La consommation désamorce la virulence sociale […] [en dressant les individus] à la discipline inconsciente d’un code, et d’une coopération compétitive au niveau de ce code, […] en les faisant entrer dans les règles du jeu ».

Ce n’est plus la soumission au code religieux ou au code hiérarchique qui nous règle, mais celle à un code inconscient ce qui le rend d’autant plus omniprésent.

« Les différences réelles qui marquaient les personnes faisaient d’elles des êtres contradictoires. Les différences « personnalisantes » n’opposent plus les individus les uns aux autres, elles se hiérarchisent toutes sur une échelle indéfinie, et convergent dans des modèles, à partir desquels elles sont subtilement produites et reproduites. Si bien que se différencier, c’est précisément s’affilier à un modèle […] et donc par là se dessaisir de toute différence réelle, de toute singularité, qui, elle, ne peut advenir que dans la relation concrète, conflictuelle, aux autres et au monde ». Astucieux : en pensant se différencier, on se conforme. On perd ainsi peu à peu ce qui nous fait vraiment différents, et ce phénomène affecte jusqu’à notre façon de penser et de réfléchir, notre vocabulaire, notre intelligence des concepts (ce sera le sujet d’un prochain article de blog).

« Il en est du corps comme de la force de travail. Il faut qu’il soit « libéré, émancipé » pour pouvoir être exploité rationnellement à des fins productivistes »

« En gros donc, les consommateurs sont, en tant que tels, inconscients et inorganisés, comme pouvaient l’être les ouvriers au début du XIXe siècle. C’est à ce titre qu’ils sont partout exaltés, flattés, chantés par les bons apôtres comme l’ « Opinion Publique », réalité mystique, providentielle et « souveraine ». […] Le Peuple, ce sont les travailleurs pourvu qu’ils soient inorganisés. Le Public, L’Opinion Publique, ce sont les consommateurs pourvu qu’ils se contentent de consommer ».

Encourager le consommateur à se croire seul pour ne pas qu’il s’organise. L’isoler sans le faire libre, voilà ce que fait la société de consommation. Ce qui est possible ce n’est pas l’individu, c’est l’isolement.

L’individualisme est impossible car tout ce que nous consommons nous le consommons par rapport aux autres et pour faire partie d’un groupe. Baudrillard précise : « le signe distinctif est toujours à la fois différence positive et négative » (on se rapproche d’un groupe en se distançant d’un autre, et réciproquement). Or, on veut nous faire croire à cet individualisme et à notre liberté dans cet individualisme. On nous fait en fait passer pour de l’individualité ce qui est de l’isolement, pour de la liberté ce qui est de l’aliénation. La société de consommation divise pour mieux régner, elle nous fait divisés au sein de la multiplicité. En bref, nous sommes en groupes pour consommer plus, avec plus d’ardeur, mais il ne faudrait pas que ce groupe ait conscience de lui-même : il serait alors susceptible de s’organiser et de se retourner contre la société de consommation elle-même.

Pour résumer synthétiquement :

Nous organiser en groupes selon des modèles pré-établis est pratique car transforme la valeur d’usage des objets en valeur symbolique échangeable et donc monnayable. Mais nous faire croire à notre individualité flatte notre narcissisme et nous pousse à consommer pour toujours plus nous différencier. L’illusion de notre liberté est également utile : on ne peut rien trouver à y opposer et notre choix aura d’autant plus de poids qu’on fera croire qu’il est libre. Le problème est que nous placer, libres, au sein de groupes pourrait créer de la contestation et surtout une organisation efficace de cette contestation ; c’est là qu’intervient la conviction des consommateurs de leur liberté et de leur individualité : le système les isole, les fait se penser dépourvus de liens avec les autres pour qu’ils n’essaient pas d’en créer et engendrer ainsi une force d’opposition.

Conclusion

La consommation est donc un « nouveau système de contraintes morales et psychologiques qui n’a rien à voir avec le règle de la liberté ». En ceci, la consommation « n’est donc pas un progrès, c’est tout simplement quelque chose d’autre ». Entretenir l’illusion que l’époque d’où l’on parle est obligatoirement meilleure que celles qui ont précédé est une posture idéologique, tout comme l’est le fait de considérer que tout est mieux ici qu’ailleurs. Nous faire passer la possibilité d’accomplir des actes sans objets (consommer) (par exemple d’acheter un T-shirt confectionné par un ouvrier mineur exploité dans son pays d’origine où les infrastructures de son usine polluent les environs dans le seul but de satisfaire notre pulsion narcissique dirigée vers autrui pour à la fois l’exclure de notre groupe et nous faire reconnaître par celui que nous visons) pour un progrès est, assurément, une fois les choses mises à plat, une imposture et un sacré foutage de gueule.

« La consommation se donne comme l’ouverture d’une Ère nouvelle, la dernière, celle de l’Utopie réalisée et de la fin de l’Histoire » : la fin de l’Histoire, ce concept qui s’articule bien avec celui du Progrès est étonnamment toujours tenace de nos jours, sans vraiment être dans la lumière.

La société traditionnelle avait conscience du groupe, de la norme, de la conformité, et ne les rejetais pas (elle rejetait ceux qui voulaient en sortir ou en sortaient de fait). Dans la société de consommation, cette conformité est rejetée et on célèbre ce rejet par la valorisation de la figure de l’individu. C’est un rejet de façade, car la norme est toujours bien présente. On entretient la croyance qu’on se trouve dans le champ de l’individualité alors même que cette notion n’est qu’une vue de l’esprit, un mythe, tout comme l’est celle de l’abondance. On fait croire aux gens qu’ils ne sont pas dans la norme et qu’ils s’en éloignent en consommant alors que c’est ce qui les y ramène en quatrième vitesse. En somme, on fait aimer à l’individu son oppresseur pour que ce dernier puisse étendre son pouvoir sans trop de problèmes et neutraliser tranquillement, systématiquement, toute contestation. Pas mieux.

Sur Baudrillard : individualisme et liberté (part. 1)

Cet article inaugure une petite série de réflexions qui prendra comme base l’essai La Société de consommation du sociologue Jean Baudrillard. Je n’ai pas moi-même de formation particulière en sociologie ou en philosophie, je ne suis donc pas à l’abri de contre-sens que vous êtes bien-sûr invité.e.s à me faire remarquer. Cependant je signale qu’il s’agit ici d’une lecture personnelle, j’ai consciemment sélectionné ce qui m’interpellait, me semblait pertinent. Il ne faut pas prendre ce qui suit pour une explication littérale et rigoureuse de cet auteur : j’essaierai de transmettre son raisonnement mais aussi de m’en servir pour accompagner ma propre réflexion.

Tous les passages présentés entre guillemets et en italique sont extraits de l’ouvrage original.

Le livre en question a été publié pour la première fois en 1970 ce qui explique son vocabulaire parfois désuet et quelques archaïsmes dans les constats puisque la société d’aujourd’hui n’est pas tout à fait la même que celle d’il y a quarante ans (oui, déjà !). Pour autant, la majorité des analyses de Baudrillard ne m’apparaît pas périmée. Au contraire, elle est à mon avis confirmé et ses résultats amplifiés depuis la parution première de cet essai. Il y aura bien entendu des passerelles entre les différents thèmes que j’ai isolé et je renverrai les articles les uns aux autres par des liens.

Individualisme et Liberté

Cette question est celle qui me semble être rejointe par toutes les autres et sera certainement la plus longue, je commence donc par elle.

I- Individu et individualisme

a) La consommation comme activité sociale

L’individu, c’est nous, mais chacun de nous. C’est la star des publicités qui font mine de s’adresser à nous en particulier, à nous seul, qui prétendent nous avoir entendu, compris et qui nous livrent le produit parfait pour combler nos attentes supposées (l’auteur parle dans ce cas là d’individualité « de synthèse »). L’individualisme est certainement l’un des traits fondamentaux de la société occidentale contemporaine. On se demande parfois d’où cela vient, ce que ça veut dire et ce que cela implique en réalité. Baudrillard en livre une lecture éclairante en la révélant comme rouage capital ( ! ) de la société de consommation.

A écouter les publicitaires, les économistes et même tous ceux qui s’expriment publiquement, nous nous trouverions dans un système où l’individu est roi, où il est en tout cas la mesure de toutes choses. Certains le déplorent (cela relèverait de l’égoïsme, du narcissisme) et d’autres le saluent (c’est la liberté de chacun, les aspirations personnelles enfin permises et encouragées). Face à l’achat comme devant le bureau de vote nous sommes sensés être seuls, faire intervenir notre libre arbitre. Le fait même de consommer est traité sur le mode de l’individuel, du choix personnel, de la préférence.

On a l’impression qu’acheter une fringue, un objet, un produit, des vacances est un acte effectué par nous et pour nous : pour notre bien-être, pour combler nos besoins, pour nous apporter une satisfaction toute personnelle.

C’est ce que Baudrillard réfute et déconstruit dans son livre. Pour lui, l’acte de consommer n’est d’abord pas un acte détaché du corps social, bien au contraire.

La logique de la consommation est une logique sociale et elle « n’est pas du tout celle de l’appropriation individuelle de la valeur d’usage des biens et des services […] ce n’est pas une logique de satisfaction, c’est une logique de la production et de la manipulation des signifiants sociaux ». Ainsi, je n’achète pas ce vêtement particulier juste parce qu’il me plaît, je l’achète parce qu’il parlera de moi en tant que signe, qu’il sera communication avec les autres.

Il faut donc abandonner ici l’illusion qu’on achète quelque chose parce que cette chose vient combler un besoin, parce qu’elle a une « valeur d’usage ».

Quelle est la teneur de cette communication ? Ici intervient la notion de différenciation qui est importante car elle contient à elle seule beaucoup d’autres concepts. La différenciation c’est ce que nous faisons en consommant et en croyant le faire en affirmant notre individualité : en fait, nous nous différencions, c’est à dire que nous nous distinguons d’un groupe tout en nous affiliant à un autre.

« On ne consomme jamais l’objet en soi (dans sa valeur d’usage) – on manipule toujours les objets (au sens le plus large) comme signes qui vous distinguent soit en vous affiliant à votre propre groupe pris comme référence idéale, soit en vous démarquant de votre groupe par référence à un groupe de statut supérieur ».

Acheter quelque chose, consommer un service (aller au restaurant, voir un film, une exposition) permet en substance de se faire reconnaître dans son groupe (social, culturel) ou de tenter de se faire reconnaître par le groupe du dessus (celui des gens plus riches ou plus cultivés, ayant plus de pouvoir que nous, etc.). Bien sûr, on n’aspirera pas, ou alors par contradiction, à se faire reconnaître par le groupe du dessous ; une telle consommation ne serait pas assumée dans le sens où elle signifierait une dégradation sociale.

Même le corps devient un support organique et vivant de l’échange de signes : « on gère son corps, on l’aménage comme un patrimoine, on le manipule comme un des multiples signifiants du statut social ». Le corps est même la première chose qui nous fait apparaître aux autres, de par ses caractéristiques (gros, maigre, musclé, chirurgié…), ses parures (coiffure, maquillage, épilations, piercings, tatouages) et son habillement, et c’est donc un signe d’autant plus important à travailler.

« La consommation est un système qui assure l’ordonnance des signes et l’intégration du groupe : elle est donc à la fois une morale (un système de valeurs idéologiques) et un système de communication ».

En conclusion, pour Baudrillard, « la consommation […] [est] une fonction non pas individuelle, mais immédiatement et totalement collective ».

b) L’illusion de l’individu

La consommation n’est donc pas une activité solitaire, individuelle, en ce qu’elle fait fonctionner un système de signes (une communication) entre des personnes et surtout, à travers elles, des groupes.

Je voudrais ici m’attarder un peu sur l’illusion de l’individu qui, partout, nous est vendue (avant de m’intéresser au pourquoi du comment). Dans mon acte de consommation, je m’adresse aux autres. En plus de cela, je me différencie, ce qui me place au sein d’un groupe. Que se passe t-il lorsque je pense affirmer mon être personnel, mon individualité ? Le système de la consommation joue sur notre narcissisme en mettant en avant des produits dits « personnalisés » ; en les achetant, c’est donc nous, notre individualité qu’on a l’impression d’acheter. Or, vous vous en doutez, il n’en est rien : « Entrer dans le cycle de la consommation et de la mode […] c’est passer d’un principe individuel fondé sur l’autonomie, le caractère, la valeur propre du moi à un principe de recyclage perpétuel par indexation sur un code où la valeur de l’individu se fait rationnelle, démultipliée, changeant : c’est le code de la « personnalisation » dont nul individu en soi n’est dépositaire, mais qui traverse chaque individu dans sa relation signifiée aux autres ».

En choisissant, nous nous affilions en fait à un des modèles qui nous sont proposés et à qui, de fait, nous nous proposons nous-même de ressembler. La société de consommation est donc un système qui crée des normes auxquelles nous devons nous conformer parce qu’on aura l’illusion d’exprimer ainsi notre intériorité, notre personnalité. C’est assez pervers, vous l’aurez remarqué.

« C’est en vous rapprochant de votre idéal de référence, c’est en étant « vraiment vous-même » que vous obéissez le mieux à l’impératif collectif, et que vous coïncidez au plus près avec tel ou tel modèle « imposé » ».

Nous pourchassons donc (et sommes encouragés, intimés à le faire) le fantôme du signe de notre individualité en nous conformant à des modèles, à des groupes.

Aussi, « le consommateur se définit par le « jeu » de modèles et par son choix, c’est à dire par son implication combinatoire dans ce jeu » (je reviendrai à cette notion un peu plus bas).

La consommation est donc « une conduite active et collective, elle est une contrainte, elle est une morale, elle est une institution. Elle est tout un système de valeurs, avec ce que ce terme implique comme fonction d’intégration du groupe et de contrôle social ».

Le diable s’habille en The Kooples

Comme l’autre jour j’étais très très colère je vais faire une mise au point : pourquoi Le Petit Journal, non, c’est plus possible.

Je regarde LPJ (Le Petit Journal) depuis plusieurs années, et pendant longtemps ce fut une lune de miel sans perche dans le champ. Cependant, cette quiétude a muté progressivement en agacement puis carrément en balayette virtuelle dans ta face. Comme j’avais du mal à expliquer simplement et en faisant court pourquoi, je voudrais ici développer mon point de vue. Mon attention se focalise pas mal sur Canal + en ce moment car, vivant à l’étranger, je n’ai pas accès à d’autres replays de la télé française.

J’ai dernièrement été particulièrement frappée par le documentaire sur les médias Les Nouveaux Chiens de Garde que j’avais loupé à sa sortie en salle. Je vous conseille donc, si vous ne l’avez pas vu, d’en prendre le temps car il fait partie intégrante de la réflexion qui suit (vous pouvez le regarde en intégralité ici).

Paris, Paris

LPJ est une émission excluante. Il est assez évident que j’ai beaucoup apprécié le Petit Journal et pas trop détesté ce qu’il y avait autour parce que j’habitais à Paris au moment où je regardais les replays de Canal. Ils me parlaient sans cesse de ma ville, du rapport des autres à cette ville, bref, de moi moi moi. Le narcissisme est un écueil difficile à éviter.

Quelques exemples récents : regardez leur sujet sur la nouvelle géographie des régions : ils se sont attardés uniquement sur le cas de l’Île de France, enchaînant des private jokes sur les départements très proches de Paris mais de l’autre côté du périphérique. C’est dire si ils méprisent ce qui se trouve encore au delà.

Pour les municipales qui approchent, rebelote : on dirait que la France entière va devoir choisir entre NKM et Anne Hidalgo. Pourtant, en fait, on s’en fout non ? Ce n’est bien évidemment pas uniquement du fait du LPJ, toute l’attention des médias nationaux est centrée sur la capitale. C’est là où habitent et travaillent les journalistes stars, les personnalités politiques connues, et cela tend à nous faire croire que tout ce qui compte se passe à Paris (et que ce qui se passe à Paris compte toujours, du coup).

Comment voulez-vous ensuite que ce qu’ils incarnent ne soit pas détesté par les non-parisiens (on en vient à employer de tels termes absurdes quand on refuse celui de « provinciaux ») ? Ceux qui se font mépriser ironie sur les responsables locaux, les noms de bleds, les salles polyvalentes, etc) méprisent forcément en retour. Or, est-ce un bon calcul stratégique de se positionner pour le mariage gay tout en méprisant ce qui n’est pas Paris ? Cela n’envoie t-il pas le message que l’homosexualité serait un truc de parisiens ? Les méprisés vont tendre à rejeter les valeurs de ceux qui les méprisent, et ça c’est pas bon du tout. Ne croyez pas que les admirateurs de Soral soient uniquement des fachos ; ne croyez pas que les électeurs du FN soient juste des homophobes et des racistes.

A cet égard, le tour de France de Musqua était une bonne idée pour décentraliser le point de vue. Preuve qu’ils doivent donc avoir un peu conscience de la violence symbolique qu’ils envoient.

Bof bof

S’est installé dans LPJ un côté fortement répétitif qui finit par tourner au gimmick : on attend (ou pas) maintenant tous les jours de voir quel sketch vont avoir tourné Éric et Quentin, quel balbutiement ou doigt dans le nez ils vont avoir relevé dans les matinales de radio. L’émission est devenue, au fil des remaniements de formule, quotidienne et assez longue. Il est donc certainement de plus en plus difficile pour leur équipe de tenir la distance par rapport au format d’origine, ou à des périodes très chargées comme la présidentielle de l’an dernier. En même temps, si ils n’ont rien à dire de spécial, pourquoi occuper une telle plage horaire ? Pourquoi insister sur le fait que Michel Sapin est mal coiffé (mauvais exemple) au lieu de tout simplement changer de modèle ? Ou bien d’approfondir ?

Le reproche que je ferais donc sérieusement est celui d’un manque délibéré de qualité du point de vue de l’analyse qui n’est pas lié aux contraintes citées ci-dessus ; c’est même suspect puisqu’on constate qu’ils ne savent pas trop quoi faire du temps qui leur est imparti. Le plus souvent, les commentaires restent extrêmement superficiels et ne sont du coup révélateurs de rien. Régulièrement, les membres du Petit Journal revendiquent être des journalistes et avoir leur carte de presse. Pourtant, même si ils sont présents aux événements politiques, ce n’est que très rarement qu’ils s’attachent au fond. Tout au plus signalent-ils des éléments de langage des politiques, mais justement on reste toujours dans le signalement, la boutade (« Oh il a dit « chiche », trop lol ! ») au lieu d’expliquer, par exemple, ce que tel ou tel terme préféré à tel autre signifie sémantiquement. Pourquoi par exemple les mots « racaille » ou « travailleur » ne sont pas neutres politiquement ou pourquoi Christine Boutin utilise l’expression « théorie du genre » et pourquoi Marine Le Pen s’attache tant à la « laïcité ». Je suis perso assez déçue qu’on me vende une émission qui, dans l’idée, s’attache à ce que les autres émissions négligent pour mettre à jour ce qui reste dans l’ombre d’ordinaire et qui en réalité ne me sert que des listes soit stériles soit non commentées.

L’arrivée de Martin Weil dans l’équipe visait à mon avis à contre-balancer tout cela en apportant à l’émission une caution « journaliste de terrain ». Malheureusement le fait que ledit mec soit assez sympathique n’enlève rien au à celui que ses reportages sont très courts et très pauvres. Qu’avez-vous appris grâce à lui sur la situation en Thaïlande et en Ukraine que vous ne saviez déjà par les médias principaux ? Le ton change mais les explications se font moins fournies, et une image n’est pas une explication, bien au contraire. Il ne suffit pas d’aller tourner deux jours dans un pays pauvre et/ou lointain pour avoir un point de vue journalistique documenté. C’est bâclé, les sujets sont introduits en quelques mots et il faut aller vite parce qu’après Maxime Musqua rencontre Bernadette Chirac.

Ouverture de parenthèse : d’ailleurs dans ses reportages, Weil apparaît toujours comme le jeune journaliste libre qui vient en toute charité (chrétienne) tendre le micro (la main) à ceux qui n’ont pas la chance d’avoir adopté le modèle français. Il explique sommairement les questions politiques étrangères avec une grille de lecture occidentale, européenne, atlantiste. Même chose quand Barthès énumère les méfaits des présidents africains : si on essayait la même chose sur Obama, pour voir ? (Bah non, lui il est tellement plus cool avec ses costumes et son sourire colgate). Il n’y a pas que les dirigeants des pays émergents qui ont du sang et de la merde sur les mains. Parenthèse fermée.

Ce manque d’analyse est parfois délibéré comme en témoignent les nombreux bidouillages effectués soit pour faire tenir un sujet soit carrément pour plier la réalité au message à faire passer. Le problème est qu’ils jouent sur une ambiguïté entre information et divertissement. Si c’est pour rire, alors on peut exagérer. Le problème, c’est que régulièrement les exagérations ne sont pas signalées et sont présentées comme une vérité objective et candide.

La vitesse

Le fait que le Grand Journal soit une émission hautement merdique ne repose pas uniquement sur le fait qu’elle soit absolument publicitaire (coupures pub, invités promotionnels). Ce qui empêche toute valeur qualitative de s’y agripper c’est sa vitesse de croisière effrénée (ce qui a été épinglé par le Palmashow). Le Petit Journal pâtit aussi de cette manie permanente des médias à supposer que si quelque chose dure plus de 5 minutes les spectateurs vont se lasser et changer de chaîne. Lorsque sa formule avait été repensée pour lui donner un temps propre (séparé du Grand Journal) et rallongé je me disais que c’était une bonne idée car ce serait l’occasion pour eux de développer leurs analyses vu qu’ils avaient l’air d’en avoir sous le pied, d’avoir des choses à dénoncer. Mais non. Ils n’ont rien à dire de spécial et planquent ce constat en enchaînant les rubriques inutiles et non-fouillées. Ce temps qui semblait leur manquer avant les embarrasse, ils ne savent pas trop bien quoi en faire, et pourtant ils doivent le combler puisque la grille des programmes le prévoie.

C’est le même postulat de départ (occuper l’espace médiatique tout le temps, sans interruption et sans silence, sans tarder non plus) qui fait que les chaînes d’info en continu sont finalement plus des chaînes de désinformations (infos incomplètes, inintéressantes, sans recul ni documentation à long terme, parfois sans vérifications, duplex et interviews d’actu foireux…). Le Petit Journal semblait se réclamer différent, mais il n’est qu’un médium de plus où les infos/blagues sont hachées et sans conséquences car sans poids. Je me risque à dire bourgeoises.

L’ordre établi

Pourquoi bourgeoises ? Au théâtre, le théâtre bourgeois (ou de boulevard) est un terme qui désigne des pièces où l’action se situe souvent en intérieurs aisés et où l’élément perturbateur de la situation de départ est résolu avant la fin. A la fin, donc, tout s’arrange. En somme, c’est une pièce de théâtre qui vous fait ressortir à peu près identiques de la salle, qui ne bouscule rien et ne fait pas trop de bruit. [A cet égard je ne peux que vous conseiller de lire ou relire Astérix et le Chaudron où il est question du théâtre et de sa transgression parfois factice, juste là pour donner quelques frissons à des riches romains venus s’encanailler avec des subversifs.]

Non, LPJ n’est ni une émission subversive ni une émission à contre-courant, même si elle s’en donne des airs. Ce n’est pas parce qu’on porte des baskets en même temps qu’une cravate qu’on est révolutionnaire dans son approche de l’info. C’est plus relax, mais ce n’est que de l’image, une com différente. C’est comme Chirac qui saute les tourniquets du métro.

Ils font exactement ce qu’on attend d’eux, ils correspondent tout à fait à ce qui est devenu leur cible, bref, ils sont là où on les attends. En s’adaptant jusqu’à l’aliénation à ceux qui les regardent ils ne sont plus une seconde créateurs de réflexion ou de sens. Certes, ils s’engagent pour le mariage gay, mais peut-on réellement dire que c’est là un engagement difficile à avoir et à porter aujourd’hui ? Doit-on leur décerner une médaille pour prêcher des convaincus ?

Cela me paraît bien facile : ils se moquent par exemple (à raison) des entreprises qui n’ont pas de femmes dans leur conseil d’administration mais que font-ils ? Ils donnent à la seule animatrice de l’émission une rubrique qui, en plus d’être insignifiante (« la minute pop », oui ça correspond bien aux femmes, la légèreté, le vide intersidéral) est chiante. Ophélie Meunier sert de plus de mannequin un peu gêné aux fringues qui ont été prêtées en placement de produit à la production qu’à autre chose. C’est ça le féminisme ? C’est mettre une fille parce qu’il en faut une ? On a déjà vu ce que ça avait donné avec Ariane Massenet.

Dans le sens inverse, aller tendre des micros dans des manifs de cathos c’est un peu tirer sur l’ambulance : on sait à peu près ce qu’ils vont dire. Mais le spectateur aura sa dose d’indignation quotidienne facilement, ce qui lui permettra de se sentir bien dans ses pompes parce qu’il aura l’illusion d’être lui aussi un petit peu engagé politiquement. Parce que c’est ça qu’ils font, ils flattent en permanence leur auditoire en installant une connivence par l’humour. Ils se servent des milieux LGBT, des journalistes étrangers etc. pour construire leur propre image de journalistes ouverts d’esprit et sur le monde, jeunes et swags.

Ce sont des faux rebelles : ils ont beau moquer les médias traditionnels ils abordent exactement les mêmes sujets et le fait de les présenter dans un autre ordre ne les rend pas plus originaux.

Certes, ils chargent les politiques soit gratuitement soit avec preuves d’irrégularités à l’appui, mais il faut bien voir que tout le monde n’en prend pas pour son grade à part égale. Seuls l’UMP et le PS sont considérés comme dignes et légitimes, car vous remarquerez que les autres partis sont moqués : Bayrou compose son shadow-gouvernement, il joue à la dinette avec de faux ministres ; Dupont-Aignan n’a fait « que 1,6 % à la présidentielle » (LPJ d’il y a deux semaines) ce qui donne la légitimité de se foutre de sa gueule, et je ne parle pas de Mélanchon où une guerre ouverte a mutuellement été déclarée. Marine Le Pen, quant à elle, est la seule à avoir droit à du fact checking régulier où on souligne qu’elle dit des conneries. Holland et Sarkozy, eux, sont certes moqués et critiqués, mais on leur accord quand même du crédit. Nous avons donc là une émission qui reprend strictement la hiérarchie de l’échiquier politique comme les autres médias nous le présentent.

Ils mettent souvent en scène la défiance des politiques (enfin, de certains politiques) à leur égard. Ils se font ainsi passer pour des gens de bonne foi qui se heurtent à un défaut de bienveillance ; mais les politiques doivent-ils s’humilier au point d’être bienveillants envers des gens qui leur crachent dans la bouche ? Sont-ils à ce point convaincus d’être des être fondamentalement meilleurs et moins manipulateurs que ceux qu’ils observent ?

Ce positionnement en observateur neutre, presque en accompagnateur du regard du téléspectateur me dérange beaucoup.

Il y a eu cette séquence assez hallucinante (que je n’ai pas réussi à retrouver dans les archives du net) où Yann Barthès avait face à lui Fabrice Arfi, un journaliste de Médiapart. Sur le plateau il lui a demandé plusieurs fois de dire que JM Apathie était un grand journaliste, ce qu’Arfi avait mis en doute pendant les révélations de l’affaire Cahuzac (Apathie avait alors accusé Mediapart de charger sans preuves). Ce genre de petit rappel à l’ordre est absolument urticant, surtout de la part de quelqu’un qui se prétend du côté de la vérité. Apathie fait partie des journalistes mis en cause dans Les Nouveaux Chiens de Garde. Il est là pour donner son avis sur tout, en quelques phrases, sans que le but soit à aucun moment de produire une parole signifiante en tant que telle. Finalement, ce qui est éludé c’est la contradiction, la vraie. Pas celle entre un gay friendly et un catholique vaguement pratiquant, mais celle, éminemment politique, entre différentes visions cohérentes du monde.

A titre de spectatrice :

Est-il besoin que Michel Denisot et JM Apathie méprisent Marine Le Pen dans leur émission pour qu’elle se discrédite à mes yeux ? Ne suis-je pas assez grande pour comprendre ce qu’elle dit et trouver que c’est de la merde ?

Cette mise sous tutelle des téléspectateurs et plus largement des consommateurs comme des citoyens est absolument révoltante, et j’aimerais, plutôt qu’on coupe la parole aux connards, qu’on les laisse se ridiculiser tous seuls. Ils ont le droit de parler, comme les autres. Le mépris et le coupage de parole ne sont certainement pas des outils efficace pour combattre une idéologie qu’on désapprouve. Par ailleurs, je voudrais qu’on me reconnaisse le droit de juger si tel ou tel propos me choque ou me fait réfléchir, et ne pas me laisser uniquement le (faux) choix parmi une liste homogène. Je n’ai pas eu besoin qu’on me tienne la main pour détester Soral, non, j’ai juste eu besoin de passer quelques minutes sur son site. Et je trouve ça très bien qu’on puisse écouter ce qu’il dit pour ensuite le commenter, le déconstruire, le combattre. Qui va t-on combattre si l’ennemi reste invisible ? Pourquoi diable a t-on si peur du FN et pas une seconde de l’UMP ou du PS alors que ce sont eux qui ont le pouvoir à quelques rares exceptions locales ? Pourquoi, aussi, avoir si peur de quelque chose dont on nous dit que de toute façon c’est immonde ? Les prescripteurs craignent-ils que nous soyons trop bêtes pour comprendre (contrairement à eux) ? Craignent-ils de permettre à une réflexion dont l’issue n’est pas planifiée de se mettre en route ?

Lors de la dernière présidentielle (quand ils avaient reçu les candidats) LPJ avait eu une complaisance gerbante pour Sarkozy et un traitement spécifique de défaveur envers Marine Le Pen (le public n’a pas applaudit, aucune connivence avec l’invité, pour une fois). Il en était allé de même dans Le Grand Journal. Prendre position et combattre les idées du FN, pourquoi pas, je plussoie largement : mais quel intérêt, à part celui d’une séquence médiatique X fois remâchée, de repasser à la fille des images du père rotant des blagues xénophobes ? Pourquoi ne pas attaquer l’actuelle présidente du FN (et la candidate officielle) sur les propositions et les idées contenues dans son programme ? Il y a pourtant largement de quoi faire, et il suffit de lire 5 minutes les documents proposés sur le site du parti pour avoir quelques heures de critiques acerbes à faire.

En voilà un programme qu'il est beau

En voilà un programme qu’il est beau

Le résultat c’est qu’après ce passage de Le Pen au LPJ j’ai presque eu pitié d’elle, j’en ai eu une meilleure image.

Quand je vois la médiocrité rhétorique et intellectuelle avec laquelle Demorand (dans Le Supplément), Apathie ou d’autres chroniqueurs répondent à Christine Boutin ou à Jean-Marie le Méné (anti-avortement), quand je vois à quel point ils sont incapables de penser le sujet en profondeur, j’ai envie de hurler, parce qu’ils sont aujourd’hui prescripteurs d’opinion et qu’ils ne font pas leur travail critique. Ils sont juste minables et inefficace, totalement inopérants face aux arguments adverses. En ceci, ils renforcent ces discours qu’ils voudraient (peut-être) contrer.

Je ne sais pas si l’émission s’est dégradée au fur et à mesure (en devenant quotidienne puis plus longue) ou si c’est mon sens critique et politique qui s’est développé, mais j’en viens à me demander aujourd’hui comment j’ai pu boire à cette source aussi longtemps sans me poser de questions.

Entendons-nous bien, je ne reproche pas au Petit Journal ce que je reprocherais à d’autres (d’être quasiment de la propagande ou scandaleusement bête), j’aime toujours certains de ses aspects et même si parfois je bondis de ma chaise (oui, je regarde la télé sur une chaise) il m’arrive de bien rigoler. Ce que je voulais mettre en évidence ici c’est une duplicité qui me semble malsaine si elle n’est pas claire dans l’esprit des téléspectateurs. Je pense qu’il faut toujours adopter une distance critique, quelles que soient les informations qu’on nous soumet. Qui parle ? A qui ? Selon quel axe de lecture de tel ou tel sujet ? Quels sont les non-dits, les antécédents, le contexte historique ou politique, les militantismes de chacun ? Puis je comprendre le point de vue adverse si il y en a un ? Sur quel postulat de départ cette réflexion s’appuie t-elle ?

C’est ce décryptage qu’on reproche souvent aux parents de ne pas faire avec leurs enfants quand ils les laissent seuls devant un document. Les articles, reportages, émissions ne sortent pas du vide et ont un sens qui va au delà de ce qu’ils transmettent dans leur script.

Me dérange le fait qu’ils se fassent passer pour ce qu’ils ne sont pas : je ne reprocherai jamais à quelqu’un d’être militant (ce que LPJ n’est pas, loin de là, ou alors pour être militant faut pas beaucoup se mouiller), mais encore faut-il se présenter honnêtement sous ce jour. C’est ce qui est reproché à de nombreux experts de plateaux dans le film Les Nouveaux Chiens de Garde : certes, on peut venir dire que la mondialisation est bénéfique à la marche du monde ; mais peut-être pour ne pas manipuler les spectateurs faudrait-il préciser avant de parler qu’on fait partie du conseil d’administration d’une multinationale, et ça c’est du concret. Je leur en veux, aussi, de donner du grain à moudre à ceux qui utilisent et détournent le sentiment du mépris social (suivez mon regard).

Pour prolonger tout ça vous pouvez regarder le débat qui avait eu lieu sur Arrêt Sur Image et que je trouve intéressant.

N’hésitez pas à ajouter vos réflexions à tout ça !

Le végétarisme et le bio : pourquoi ? (partie 2/2)

Pour lire les deux premiers points de cet article, rendez visite à la partie 1 !

3 : PETIT CERCLE : le cercle personnel

Cercle personnel (ma santé) :

♦ Si vous n’êtes pas convaincus par les arguments qui précèdent peut-être que celui-ci, le plus proche de vous, vous intéressera. Les pesticides et produits chimique/pharmaceutiques qui se retrouvent dans les végétaux et la viande sont extrêmement dommageables pour la santé humaine. Pas besoin d’aller chercher très loin la raison de la multiplication des cancers (on peut y ajouter la pollution de l’air et de l’eau). Ces produits toxiques se trouvent dans ce que vous mangez mais aussi dans l’eau que vous buvez (pollution des nappes phréatiques).

♦ La viande non-bio est extrêmement toxique pour l’organisme, plus que n’importe quel végétal car on y a ajouté des antibiotiques en plus de tout ce que contenait son alimentation (et encore, les farines animales sont encore interdites pour l’instant).

On dira que la viande bio est trop chère pour ceux n’ayant pas un pouvoir d’achat qui défonce le plafond. Certes. Mais qui a dit que pour être heureux et bien dans sa peau on devait manger de la viande deux fois par jour ? (hein, qui ? Ceux qui nous la vendent ? Rooooooooh) Si telle est la condition, alors certes, nous avons besoin du système industriel qui divise les coûts. Mais il n’y a encore que 60 ans, la majorité des français mangeaient de la viande une fois par semaine. La viande EST UN PRODUIT DE LUXE et, au vu des dérives que sa large diffusion occasionne, DEVRAIT TENDRE A LE RESTER. Cela vous éviterait de vous retrouver avec plusieurs ADN différents dans votre tranche de jambon (à laquelle on a rajouté un liseret de gras que vous pourrez enlever en pensant qu’il était là au départ). Une viande de mauvaise qualité est beaucoup plus dangereuse pour la santé qu’un légume de même facture. Dans de la viande, vous additionnez les produits toxiques contenus dans la nourriture de l’animal (OGM, pesticides, pollution de son eau et de son air) ET les produits administrés sans discernement à l’animal lui-même pendant sa croissance (antibiotiques, médicaments divers).

Selon toute logique, manger de la viande bio a de même deux effets : la bête n’a pas été traitée et ce qu’elle a mangé non plus. Cependant, il ne faut pas oublier que cet animal aura été abattu dans des conditions condamnables et n’aura vécu qu’une très courte partie de sa vie potentielle (en général quelques mois). Je suggère à cet égard à tous ceux qui manifestent contre l’IVG en ce moment se mettent illico au régime végétarien, ça leur rendra un peu de crédibilité.

Voilà. L’aspect indépassable pour moi cependant (qui me fait préférer être végétarienne plutôt qu’omnivore) : jamais je ne ferai le choix de tuer un animal pour me nourrir si je peux l’éviter d’une quelconque manière. Pour autant, je ne méprise pas cellui qui tue de ses mains le mouton qu’il a lui/elle même élevé et en mangera ensuite toutes les parties sur plusieurs mois. Je trouve que c’est bien pire d’ignorer consciemment l’origine des produits qu’on ingère.

Je trouve aussi que quelqu’un.e qui mange de la viande bio achetée à un producteur local une fois par semaine n’est pas moins engagé qu’un.e végétarien.ne total.e qui se fournit exclusivement dans un supermarché. C’est bien de s’émouvoir du sort d’une vache, c’est mieux d’en avoir aussi quelque chose à foutre des conditions de travail des cueilleurs de Colombie et du cultivateur français qui est contraint de vendre ses courgettes à perte. Bien sur cela n’est pas à comprendre comme du mépris social envers celleux qui n’ont pas d’autre moyen que le supermarché (pour des questions de temps, d’espace ou de finances).

Marine Le Pen, en s’insurgeant contre la cruauté de l’abattage rituel qui donne de la viande dite halal (consommée par les musulmans pratiquants), me fait bien marrer, car elle ne se préoccupe du bien-être animal que lorsqu’il s’agit d’aller emmerder une catégorie bien précise de la population. J’observe donc par le biais de ce phénomène que la souffrance animale n’est jamais quelque chose de pris en compte en tant que Tout (soit on tombe dans le spécisme soit c’est juste un prétexte qui vise à vendre autre chose que ce qui est annoncé, par exemple du racisme). C’est un peu comme quand les anti-contraception s’aperçoivent que les méfaits de la prise de pilule sur l’environnement sont avérés et s’en servent pour défendre leurs opinions dégueulasses. Cela me fait d’ailleurs penser que je ne me souviens d’aucune personnalité politique française revendiquée/avouée végétarienne. Peut-être que ce n’est pas encore assez porteur (mais Michelle Obama mange bio, elle) (et elle se fait taper sur les doigts par Monsanto au passage).

Me font bien rire (jaune) aussi ces campagnes d’affichage anti-viande chevaline avec des slogans tels que « le cheval ça ne se mange pas ! ». Quelle hypocrisie. Sous couvert d’un message émouvant d’apparence bienveillante cela renvoie tous les autres animaux consommés à leur statut de chair ambulante (ça s’appelle du spécisme). Certes, quand on voit pour la première fois des carcasses de chiens empilées en attendant d’être débitées puis vendues sur des marchés ou des cages remplies à ras-bord de chats qui finiront en sandwichs, ça choque. Ce sont des animaux qu’on aime, qu’on caresse, qui dorment au bout de notre lit. Mais quelle différence fondamentale y a t-il entre un chien et un cochon, sachant en plus que le dernier est plus intelligent et plus sensible que le premier ? Je penserais à priori être plus émue à la vue de la mort d’un chat plutôt qu’à celle d’une vache, mais je réalise alors que je n’ai jamais vu de vache mourir. J’ai vu des chats écrasés sur la route, piqués chez le vétérinaire, j’ai vu mes cochons d’Inde inanimés sur leur litière et mon chien paralysé des pattes arrières, j’ai vu mon canard de compagnie étendu, mort, dans l’herbe de mon jardin mais je n’ai jamais été là, auprès d’un mouton, d’un lapin ou d’un cochon, les yeux dans les yeux, au moment où la vie quitte leur corps. Tuer de sang-froid l’un ou l’autre pour satisfaire une habitude alimentaire qui ne correspond pas à nos besoins, ça ça me dépasse.

Ce qui m’a poussée a écrire cet article, je le disais au début, c’est le message d’une commentatrice qui mettait en évidence une « humiliation sociale » ressentie par les omnivores qui les poussaient à rire des végé et même à carrément venir les faire suer sans avoir été invité à aucun commentaire. Tous les végés ont déjà vécu ça, et sans dire que c’est une oppression comprenez que c’est tout de même assez désagréable de se faire prendre en permanence pour un.e con.ne et ce alors qu’on s’efforce d’adopter un comportement plus respectueux des espèces et de la planète.

Il y a selon moi un aspect social (récent) du végétarisme et surtout du bio ; mangeraient végé et bio ceux qui appartiennent à la catégories insaisissable des bobos. Le bio c’est cher et être végé c’est encore un nouveau truc qu’ils ont trouvé pour se distinguer.

Ce constat, bien que très partiel, est vrai. Beaucoup de personnes de classe moyenne assez aisée mais swag quand même mangent du bio sans avoir réfléchi à la condition des agriculteurs en France ou en Inde, et même, j’irai plus loin, s’en foutent, au fond. Le sigle de la PAC ne leur évoque rien et la question des petits exploitants/petits commerçants ne les touche que parce que ça correspond mieux aux images d’Épinal encore vendues dans les pubs. L’argument de santé est peut-être ce qui les touche le plus, avant celui qui a trait à l’environnement. Or, que certains aient le pouvoir économique d’acheter des choses saines et que les autres, plus pauvres, aient juste de quoi s’acheter de la merde, ça a un nom : la violence. Et il est parfaitement compréhensible que ces « autres » reçoivent cette situation comme du mépris et renvoient l’ascenseur.

Ce qui est regrettable c’est que beaucoup de végés bio ont de réelles convictions profondes, que tout cela fait système dans leur réflexion sur le monde. Il est donc injuste de leur reprocher une quelconque oppression de classe, ce ne sont pas eux ceux qui se foutent de la gueule du monde. Le végétarisme est un vrai choix de vie qui ne s’improvise pas, tout comme consommer du bio ne se résume pas à acheter la marque distributeur labellisée AB. Cela prend du temps, de l’énergie et des neurones (parce qu’il faut réapprendre à cuisiner, à composer des repas équilibrés et à envisager des plats qui tournent autour d’autre chose que de la viande ou du poisson). Il ne suffit donc pas de se dire que le bio et les légumes c’est kawaii : j’y vois un véritable engagement ; pour manger sain je suis prête à repenser mes échelles de valeurs et de coûts. Tout cela est très progressif, on en apprend toujours plus sur les méthodes de culture, les lobbys industriels, les implications politiques etc.

Il ne faut pourtant pas être riche pour manger bio (sinon je ne pourrais pas me le permettre !) ; par contre, il faut être organisé, savoir quoi acheter et où, selon quel canal de distribution etc. Il faut donc avoir du temps et être disponible intellectuellement pour réfléchir à tout ça. Et puis oui, être végétarien ça aide beaucoup parce que ça allège considérablement la note.

Avant les années 30, tout le monde en France mangeait bio, pas parce que c’était branché mais parce que les engrais chimiques n’existaient pas. Dire, alors, que l’alimentation bio d’aujourd’hui est une marque différenciation et un effet de mode sans fondement est totalement paradoxal : les industriels, en quelques dizaines d’années, ont réussi à nous faire croire que nous avions de tous temps fait nos courses dans des supermarchés pour nous nourrir. C’est oublier que la plupart de nos grands parents étaient paysans ou issus d’un famille paysanne. Ils produisaient leurs légumes, leur lait, leurs œufs… Et tuaient la poule une fois par semaine pour le repas familial du Dimanche. Comme le bio marche assez bien et est prisé par des gens au porte-monnaie bien portant, désormais tout le monde joue sur cet aspect ce qui aboutit à des absurdités publicitaires sans aucun rapport avec la démarche initiale(cf tous les emballages de couleur verte et les mots dérivés de “nature” qui n’ont aucune valeur qualitative). Mais vouloir manger mieux et sans cruautés (pour les animaux ou l’environnement) c’est au contraire rejeter l’industrie, rejeter le logique du profit qui va de pair avec celle du « moins cher » ; c’est rejeter un système qui n’a rien produit de bon pour les peuples et a uniquement contribué à enrichir ceux qui se sont chargés de nous convaincre que c’était ça, le Progrès.

Le végétarisme et le bio : pourquoi ? (partie 1/2)

Un article de Rue 89 intitulé « Végétarien, je revendique le statut de minorité opprimée » et publié récemment sur le site a fait un peu parler de lui pour les raisons que vous pouvez vous imaginer (peut-on vraiment dire que les omnivores sont des oppresseurs ? A vrai dire je n’en sais rien et je m’en fous).

Plusieurs articles pour discuter ce point de vue ont alors été posté sur divers blogs, et c’est en en lisant un, raisonné et intéressant, que j’ai pu constater une animosité assez violente dans les commentaires (oui, toujours eux, je sais ça m’obsède). Ça m’a beaucoup frappée, car une intervenante qui soulignait un point à mon avis très important et souvent négligé (celui du sous-entendu social et culturel dans la question du végétarisme) s’est faite copieusement invectiver et traiter de tueuse d’animaux alors que là n’était pas le sujet. J’ai donc eu envie de réagir et d’expliquer un peu ici la réflexion qui m’a menée au végétarisme et à un certain militantisme dans ce domaine. Ce sera d’autant plus utile qu’on me demande souvent pourquoi je ne mange pas de viande et que ce post permettra de répondre à cette lancinante question avec moult détails et moult précisions.

[N.B. : Je ne suis pas végétalienne et je ne pense pas le devenir un jour même si mon alimentation est en constante évolution. Je me rapproche cependant de ce régime par certains aspects. Il m’arrive parfois de manger des animaux lorsque j’y suis assez contrainte (Noël, invitation à dîner assez solennelle, …) ou, beaucoup plus rarement, lorsque j’en ai envie sur le moment et que la viande proposée est d’excellente qualité.

Je m’adresse ici à tous ceux que ça intéresse, les omnivore comme les autres. Je n’utiliserai pas le vocabulaire propre au militantisme végé (« nourriture cadavérique » etc) parce que je ne l’approuve pas toujours et que je ne souhaite pas mettre quiconque mal à l’aise pour de mauvaises raisons.]

Mon végétarisme est pour moi aujourd’hui indissociable de mes convictions écologiques qui, elles-mêmes, sont liées de près et/ou de loin à mes convictions politiques. Par exemple, avoir un régime végétarien mais non-bio est pour moi illogique.

Le végétarisme n’est pas à mon sens un sujet anecdotique car il englobe, à s’y pencher, des tonnes de personnes, de situations et de questions politiques différentes. Cela vous fait peut-être sourire de penser qu’avaler une bouché de rôti a un effet papillon très précis, mais c’est le cas et c’est ce que je vais essayer d’expliquer.

Je dirais qu’il y a 3 cercles majeurs dans la façon de considérer le végétarisme ; ces cercles ont des paramètres qui se croisent et communiquent les uns avec les autres.

1 : GRAND CERCLE : le cercle mondial

Devenir végétarien trouve d’abord ses raisons à l’échelle mondiale.

♦ Un.e végétarien.ne c’est quelqu’un qui ne mange pas d’animaux. Aujourd’hui, la majeure partie des céréales est produite pour l’alimentation des élevages et non pour l’alimentation humaine (et ce alors qu’une partie de la planète crève la dalle).

Le problème réside à la fois dans la surproduction des céréales (blé, orge, …) et de certains légumes (comme le soja) et dans la façon dont ils sont cultivés. Plus vous cultivez de céréales en non-bio, plus vous envoyez des pesticides dans le sol et les nappes phréatiques ; et plus vous élevez d’animaux, plus vous avez besoin de cultiver de céréales.

Donc, ne pas manger de viande c’est éviter la surproduction de produits qui servent à les nourrir et réorienter les cultures vers la nourriture humaine. Être végétarien c’est moins polluer à l’échelle mondiale (car la majorité de la bouffe des animaux que nous mangeons n’est pas cultivée en France, bien entendu).

♦ L’augmentation considérable des élevages à nourrir engendre un besoin de multiplication des terres cultivables qui ont pour conséquence : déforestation et expropriation des petits paysans au profit de grandes exploitations industrielles (plus rentables) (ça se discute, plus d’argent revient à moins de monde donc pour moi c’est moins rentable) (la politique, je vous le disais).

De plus, pour cultiver tous ces végétaux on doit utiliser des quantités d’eaux hallucinantes, qu’il faut ensuite ajouter à celle consommée par l’animal pendant sa courte vie (et l’énergie dépensée en électricité et Cie). En gaspillant de la viande, vous gaspillez du même coup des centaines de litres d’eau.

♦ Qui dit grands besoins en nourriture pour animaux d’élevages dit industriels prêts à s’emparer du (et à encourager le) marché. C’est là qu’interviennent des géants comme Monsanto qui est un exemple parlant. Monsanto ce sont les OGM ; ils les vendent aux agriculteurs avec l’herbicide made in Monsanto, si corrosif que seuls les organismes trafiqués par la firme peuvent y résister (pendant quelques années seulement). Je vous laisse imaginer les dégâts écolos de tels produits répandus par tonnes de litres sur la faune et la flore.

Le bio ne se prête pas à des exploitations de tailles industrielles car il nécessite plus de soin, plus d’attention (alors qu’il est plus facile de répandre des pesticides/herbicides par avion ou de traiter d’office tout un troupeau). La logique de masse et surproduction est donc presque totalement incompatible avec la culture biologique.

Mais au delà des impacts écologiques stricts, ces politiques industrielles ont des impacts humains absolument immenses : en Amérique du Sud, les paysans millénaires sont chassés de leurs terres voir assassinés pour permettre l’implantation de nouveaux exploitants. En Inde, chaque année, ce sont des milliers de fermiers et de cultivateurs qui se suicident car leurs terres ont été rendues stériles par les OGM et les produits successifs et/ou parce qu’ils ne peuvent pas rembourser leurs dettes aux firmes américaines.

Lorsqu’on achète des graines à un semencier, on doit ad vitam lui payer chaque année le prix des graines obtenues grâce aux premières graines (via les plantes poussées). Ce système pousse les cultivateurs des pays pauvres à s’endetter et à n’avoir plus comme solution, à 21 ans, que d’engloutir un bidon de pesticide pour en finir.

En résumé, être végétarien.ne bio, à l’échelle mondiale, c’est ne pas participer : à une pollution gargantuesque des sols et de l’air (méthane), à une mondialisation des cultures, à la diffusion des OGM et à la toute-puissance des breveteurs du vivant, à la mise en quasi-esclavage des cultivateurs des pays du Tiers-Monde.

2 : CERCLE MOYEN : le cercle local

Approchons-nous maintenant de la Frrrrrrance, puisque c’est ce pays qui nous concerne. Qu’est-ce que cela change/implique d’être végétarien.ne bio au niveau national et local ?

♦ Il faut ici continuer à signaler la pollution directe des sols par la culture non-bio des aliments pour animaux d’élevages. A noter qu’en France les cultures OGM sont grosso-modo interdites et interdites à la consommation humains ; mais sachez que les animaux non-bio que vous mangez ont, eux, été nourris avec des OGM importés des 4 coins du monde (bonjour le bilan carbone ! Une vache a besoin d’herbe et d’herbe séchée en hiver normalement hein, rien de plus). Les produits chimiques qui s’infiltrent dans les sols atterrissent dans l’eau que vous buvez, avec laquelle vous vous lavez. Et ça fait des morts, oui.

♦ On arrive au point « souffrance animale » qui est d’ordinaire le premier avancé par les défenseurs des droits des animaux et végés et qui est pour moi aussi une question majeure qui ne doit cependant pas occulter toutes les autres. Les animaux, dans bon nombre d’élevages, souffrent de leur naissance à leur mort. A leur naissance, on leur coupe des morceaux d’anatomie (queues, dents, cornes, ce qui dépasse) sans anesthésie et sans pain au chocolat à la sortie (Jean-François, si tu m’écoutes…). Ensuite, et ce malgré de pseudo-normes sensées satisfaire à leur bien être (mais que ne servent en fait qu’à éliminer les producteurs modestes ou artisanaux), ils sont parqués dans des espaces absolument ridicules : les truies, par exemple, passeront toute leur vie couchées avec deux grilles de fer sur leur flancs, ce pour ne pas qu’elles écrasent par mégarde un de leurs bébés (ce qui signifie perte d’argent pour l’éleveur). Les poules, les lapins, pourront vivre leur vie dans des cages faisaient à peine ou parfois moins que leur taille, les pattes sur des grillages où il n’éprouveront jamais la moindre notion de confort. Les porcs, les vaches ne verront qu’une seule fois le soleil car illes ne sortiront qu’une seule fois du bâtiment qui les a vu naître : le jour où ils partiront à l’abattoir. Ah, et puis ils seront élevés dans le noir aussi, sinon le stress (enfin, le fait de bouger quoi) leur ferait perdre de la viande et donc de la valeur. Toutes ces horreurs sont en principe évitées aux animaux que vous mangez si vous les prenez en bio (idem pour les œufs et le lait). Cependant le « bio low-cost » qu’on trouve dans la grande distribution est bien souvent issu de fermes et d’exploitations soumises à la pression des marges et donc d’une qualité de vie moindre (quand cela ne vient tout simplement pas d’un pays qui ne respecte pas les normes françaises d’élevage).

Nous voici donc à l’endroit où ils vont être tués puis immédiatement découpés. Vous pouvez regarder quelques vidéos de ce qui se passe dans les abattoirs français, c’est utile. C’est dur mais, hey, ce ne sont pas des images de guerre, c’est ce qui se passe au quotidien et c’est hautement évitable, alors mieux vaut ne pas l’ignorer.

Poussés vers la mort par des murs qui bougent, ils sont étourdis (vu les quantités d’animaux à abattre chaque jour, certains passent forcément au travers et sont découpés complètement conscients) puis tués et travaillés par des bouchers. Les carcasses et morceaux rejoignent ensuite boucheries ou négociants de viande qui les introduisent dans le circuit de la grande distribution (boucheries de supermarchés ou usines de transformation). A noter que dans ce cas que les animaux soient élevés en bio ou non ne change rien. Ils iront tous au casse-pipe dans la même horreur mécanisée.

♦ La souffrance dont on parle moins mais qui est à mes yeux aussi extrêmement importante, c’est celle de tous celleux qui travaillent dans cette chaîne industrielle de la viande. Les ouvriers/ouvrières qui travaillent dans les abattoirs ont des maladies professionnelles effroyables qui touchent tant leur physique (accidents, gestes répétitifs ayant de multiples répercussions) que sur leur mental (dépressions en tout genre, pensées suicidaires). Ces gens SOUFFRENT réellement, et on peut bien s’imaginer pourquoi : comment pourrait-il en être autrement quand votre travail se résume à, toutes les heures de toutes les semaines de tous les mois, enfoncer un clou dans la tête pensante d’une vache ou d’un cochon, à ouvrir leur corps tout juste tué avec un couteau électrique, à respirer l’odeur du sang, des intestins sans jamais vraiment pouvoir s’en laver le nez et la tête. Travailler à la chaîne dans n’importe quelle usine est déjà une épreuve qui mériterait d’être évitée à tout le monde ; travailler dans une usine qui tue des être vivants, même pour des omnivores ayant de la distance, c’est encore plus dur.

Souffrent aussi les éleveurs qui n’ont plus de rapports avec leurs bêtes et perdent ainsi le sens de leur métier (pas de vacances, lever à 4h30 du matin tous les jours y compris week-end, il fallait bien qu’il y ait une contrepartie, soit le sentiment de faire les choses bien pour la seule raison valable qui soit : nourrir son prochain), ne peuvent plus prendre le temps de soigner une bête malade, sont ignorés par les uns (le plus grand nombre) et méprisés par les autres. En France aussi les agriculteurs se suicident, et ce dans l’indifférence presque générale.

L’argument du bio s’applique ici aussi : si les produits chimiques sont mauvais pour nous à travers nos aliments, ils sont encore plus dangereux pour ceux qui les épandent et s’en prennent plein dans la tronche à longueur d’années (ajouté aux maladies agricoles plus anciennes).

♦ Acheter sur des circuits courts (AMAP en ville, marchés et vente directe à la campagne) et bio permet de rémunérer les agriculteurs à un juste prix (et non pas à perte comme c’est le cas quand la grande distrib leur achète leur production et quand ils ne doivent leur survie qu’aux subventions nationales et européennes qui, soit dit en passant, cautionnent du coup ce système dégueulasse) pour qu’ils puissent vivre honnêtement de leur travail. Cela réduit aussi les coûts carbone car moins de transport si ça vient d’à côté.

En résumé : manger bio permet de ne pas participer à la pollution de l’air et des sols qui engrangent nombre de cancers autour de nous. Cela fournit aux agriculteurs des conditions de travail descentes : pas de maladies professionnelles souvent mortelles dues à l’épandage d’agents chimiques, une juste rémunération qui évite stress et paupérisation de la profession. Manger végétarien permet de bannir le système industriel de la viande qui repose sur la souffrance combinée des animaux (qui y perdent le sens même de leur existence) et des travailleurs associés à cette industrie.

 

Vous pouvez poursuivre votre lecture dans la partie 2.

Bande dessinée et jeu vidéo et réciproquement

Là ce n’est pas du lourd mais du vieux : je suis retombée sur cet article écrit il y a une ou deux (ou trois) année(s) pour un blog de JV. Je le poste ici tel quel même si je ne l’aurais certainement pas écrit de cette façon aujourd’hui. Manque plein de trucs, mais c’est un début de réflexion qui ne va pas bien loin cependant.

Comparer bande dessinée et jeux vidéo, ça peut paraître un peu fumeux au premier abord, et à raison. On ne compare pas la préparation du tapioca avec les jeux paralympiques que je sache. Mais à s’y pencher plus en avant, on met à jour des points communs et des disparités fondamentales intéressants à regarder.

Tout d’abord, comme dit précédemment, leurs parcours sont comparables, du moins dans leurs premiers pas, et on peut imputer l’hostilité que ces deux genres ont rencontré au début à leur relative nouveauté. Si c’est neuf, forcément, ça désordifie. La BD, puis plus tard le jeu vidéo, ont tous les deux été accusés de rendre leurs utilisateurs plus ou moins débiles, et cela non pas par ce qu’ils racontaient ou mettaient en scène, mais par le principe même de ces médias. Les BDs comportaient trop d’images (simplistes) et pas assez de texte (la valeur étalon), et les jeux vidéo, parce qu’ils étaient centrés sur le divertissement, ne pouvaient rien apporter de sérieux, et donc de bon. Cependant, même si être victimiste a quelque chose de séduisant, je pense que le dénigrement général en ce qui les concerne est devenu obsolète. Plus aucune instance politique (du moins en France) ne perdrait son temps, comme ça s’est déjà vu par le passé (cf loi du 16 Juillet 1949), à concocter des lois pour empêcher l’un ou l’autre médium de s’épanouir.


Le premier point commun évident, c’est le visuel. Les jeux ou les albums, avant d’attendre qu’on les déchiffre et les interprète, nous imposent des images. Cela ne veut bien sûr pas dire, comme on a voulu le croire antérieurement, qu’il n’y a rien à lire ni à comprendre. L’esthétique et le sens sont mêlés, on peut se laisser imprégner par une ambiance, la beauté du rendu ou des couleurs, mais il faudra toujours et continuellement identifier les mécanismes internes de ce à quoi on s’attaque pour en faire quelque chose. Un jeu où on a juste à s’émerveiller des prouesses graphiques devient vite très ennuyeux, tout comme une BD qui ne repose que sur son dessin est totalement insatisfaisante intellectuellement.
Le deuxième se joue au niveau de l’implication du joueur et du lecteur. Je n’enfoncerai pas des portes ouvertes en rappelant que ce qui fait le jeu vidéo c’est son interactivité (ah, ben si…). Mais figurez-vous que la BD aussi vous fait participer ! Tout repose sur la séquentialité, c’est-à-dire sur le fait que des images distinctes forme un tout : le récit, l’histoire racontée. Mais il incombe toujours au lecteur de combler l’espace intericonique (ou pour traduire sans verbiage : l’espace blanc entre deux cases) pour que l’histoire garde du sens. Sans notre effort de compréhension, ces cases restent verrouillées. Et comme dans un jeu vidéo, l’habitude et l’expérience nous rendent les choses de plus en plus faciles, jusqu’à ce qu’on tombe sur un mode de lecture/un gameplay inconnu(s) et qu’on doive tout réapprendre.

Évolution dans le sens inverse : la BD rejoint aujourd’hui les écrans. Il ne faut pas oublier que ce sont des livres, et le marché de la dématérialisation n’est certes pas passé à côté de ce constat. On peut donc acheter la dernière BD Les Blondes (cela dit je ne vous le conseille pas, donnez plutôt votre argent à ceux qui font ça bien) et la lire en toute tranquillité sur sa tablette. Rien qui ne fasse grimper aux rideaux, mais évidemment, au-delà de cet aspect presque archiviste, des créateurs utilisent pleinement cette nouvelle façon de lire : pour exemple Lewis Trondheim dont les aventures du chat Bludzee sont sorties sur Smartphone avant d’être éditées en version papier. Il ne faut pas non plus oublier de citer les bloggeurs qui postent leurs planches on-line (il y en a trop de bons pour en faire une liste ici, même non exhaustive).

Bludzee, de Lewis Trondheim.

Bludzee, de Lewis Trondheim

Là où les choses se gâtent pour ma comparaison concluante, c’est dans l’action. Le jeu vidéo, c’est ce qui fait son charme et la grande facilité à en transmettre le virus, peut être partagé et vécu à plusieurs, que ce soit parce que les aînés jouent pendant que les petits regardent, ou grâce aux modes multijoueurs, en réseau ou pas. La BD, en tant que livre, est une expérience absolument intime, qui n’est partageable qu’en prêtant ou en conseillant les albums que vous avez aimé. On est toujours seul devant un bouquin. Outre le bénéfice personnel qu’on en retire, ce qui est chouette, aussi, c’est d’en causer avec autrui.

Les bandes dessinées étant antérieures chronologiquement, elles ont souvent été adaptées dans des jeux qui, sans trop se fatiguer (mais parfois pour notre plus grand plaisir de retrouver quelque chose qu’on connaît déjà sous une autre forme), en conservaient le graphisme. Maintenant que l’équilibre a tendance à se rétablir, on observe parfois le phénomène inverse (Dofus, Diablo, …), ce, souvent, dans des buts complètement mercantile, of course. D’ailleurs, la BD, puisque ça se vend bien, c’est l’occasion d’adapter n’importe quoi, même des émissions de télé (je ne les citerai pas, restons bienséants).

Reste un juste milieu réjouissant si il est pratiqué avec talent (ben oui, comme tout hein) : les jeux vidéos qui s’inspirent directement du médium séquentiel (l’adaptation de la série XIII par exemple, et autres usages du cel-shading), et les bandes dessinées qui parlent des gamers et de leur passion (au non-hasard le bien connu Kid Paddle, suivi des aventures de son petit avatar seul dans la série Game Over).

Moisson de bédée, Décembre 2013

Un passage de quelques jours en France pour les fêtes de Noël m’a fait réaliser à quel point Haggisland est proche du néant en ce qui concerne la bande dessinée. Que de nouveautés fraîches et brillantes sorties depuis quatre mois et loupées faute de détaillants sérieux et d’exportation massive des talents francophones ! Même sans finances, allez hop, dans mon panier. Voici un petit compte rendu de mes derniers achats :

– Mon Lapin, n°1, Septembre 2013

Mon-Lapin

Ces derniers temps la presse BD semblait renaître de ses cendres, tant numériquement que sur papier : Angoulême 2013 avait vu se lancer bon nombre de magazines en ligne (Professeur Cyclope, Mauvais Esprit, Delitoon…) ce qui était bienvenue pour varier de la démarche personnelle du blog. Sont également parues de nouvelles revues papier, qu’elles soient de critique (comme Kaboom) ou d’expression (La Revue Dessinée, AAARG!). Mais je n’ai finalement pas été totalement conquise par tout ça, même si ça fait quand même très plaisir de voir de pareilles initiatives réussir à se réaliser.

La revue Lapin chez l’Association existe depuis un bon bout de temps et proposait de manière irrégulière de la BD de qualité. Pour ne pas la suivre spécialement car trop onéreuse pour moi, je ne m’étais pas aperçue qu’elle s’était peu à peu éteinte. Lorsque j’ai vu, dans un bac de mon libraire, les trois numéros de Mon Lapin, j’ai donc pensé à une sous-collection, mais un rapide passage sur internet m’appris que c’était en fait une nouvelle version.

Le principe : à chaque numéro (mensuel), un rédacteur en chef différent qui à toutes libertés pour écrire et composer son opus. Il peut inviter qui il veut, choisir telle ou telle ligne éditoriale, etc. La contrainte se trouve dans le format et le nombre de pages, mais sinon c’est carte blanche.

Ce principe me rappelle celui adopté par les Requins Marteaux dans la collection Bdcul et que je trouve super : comme postulat de départ, un livre format poche et une orientation porno. Aux auteurs de faire le reste ! Et ça marche très très bien. L’érotisme par des auteurs indé, un champ des possibles qui s’ouvre !

[Parenthèse : je ne sais pas si c’est le dernier paru mais Q dans cette collection est excellent !]

Mon Lapin s’appuie plus sur la dimension collective, même si les desiderata du rédacteur en chef fondent l’unité de chaque numéro.

J’ai choisi d’acheter le numéro 1 dirigé par François Ayroles : le deux et le trois m’attiraient moins (je n’aime pas spécialement Baladi et je connais mal Jochen Gerner) et en plus le premier numéro est un « Spécial Angoulême » édition 2013, celui où j’étais pendant toute la durée du festival ; une sorte de signe, quoi.

On trouve dedans quelque chose d’assez traditionnel puisque le bouquin est composé entièrement de strips (sauf les deux pages de garde) qui se passent pendant le festival. Il y a des running gags, les fameuses situations gênantes lors des dédicaces, des fictions, des mini reportages, … Le tout dans une chronologie assez ordonnée qui commence avec l’ouverture et se termine avec la fermeture et le « retour à la vie ».

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Il y a du beau monde (Delisle, Emile Bravo, Thiriet, Jean-Claude Denis, Killoffer, Jean-Luc et Philippe Coudray, Bouzard, Ruppert et Mulot, Anouk Ricard, Berberian …) et aussi des gens que, perso, je ne connaissais pas.

C’est drôle et ça fait sens : on n’a pas affaire à un recueil mais bien à une œuvre finie, chapeautée avec talent. J’imagine cependant que cela peut être un peu hermétique pour qui n’est pas allé traîner ses guêtres au festival d’Angoulême ; en tant qu’envers du décors, il y a tout un contexte sous-entendu.

J’ai vraiment hâte de voir ce que feront Lisa Mandel et Ruppert et Mulot !

– Le Tigre, numéro Décembre 2013-Janvier 2014

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Généralement, quand je vais chez mon libraire, j’achète Le Tigre parce qu’il le vend et que c’est bien.

Le Tigre c’est un magazine 100% indépendant qui ne contient aucune publicité (sauf une, fausse, au tout début), est conçu exclusivement avec des logiciels libres et qui paraît tous les mois depuis 2006.

En fronton, une citation d’Héraclite : : « Un tas de gravats déversé au hasard : le plus bel ordre du monde »

Cela définit bien ce qu’on trouve dans cette revue qui se renouvelle à mesure qu’on lui pique ses idées (Le Magazine du Monde, suivez mon regard). Sans lien direct avec l’actualité immédiate, qu’elle soit culturelle ou politique, Le Tigre nous parle de plein de choses, laisse de la place à la photo, à la chronique du quotidien, aux observations diverses. Le mieux, pour se rendre compte de ce qu’est Le Tigre, c’est de le feuilleter ou de l’acheter (allez, carrément !). Vous le jugerez parfois un peu cher (entre 5 et 8,50 € le numéro), mais rappelez-vous qu’ils ne tirent aucune revenu d’une quelconque publicité et qu’il faut bien leur rendre hommage au moins pour cet engagement. C’est vraiment un OVNI totalement qualitatif de la presse française.

Quel rapport avec la BD me direz-vous ? Eh bien il y en a un peu dedans (Killofer, Berberian et des illustrateurs). Voilà, c’est tout, mais il y a aussi plein d’autres choses qui méritent qu’on en parle (genre Éric Chevillard qui est toujours là pour faire des microfictions, c’est pas de la bombe ça ?).

RICHE Pourquoi pas toi ? de Marion Montaigne accompagnée de Michel Pinçon et de Monique Pinçon-Charlot.

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Comme j’habite à l’étranger en ce moment, c’est vraiment compliqué de me tenir informée de ce qui sort en France. J’avais complètement loupé cet album (pourtant si j’en crois la « revue de presse » d’Amazon même Grazia en a parlé, c’est dire) et je suis tombée dessus car mon libraire l’avait mis en évidence sur une table.

Je l’ai feuilleté, j’ai retrouvé ce dessin que j’adore (à la fois très expressif et très précis, hilarant aussi) et quelques pages lues à la va vite m’ont suffit pour voir que tout cela m’intéresserait grandement. Mais ce bouquin me semblait un peu sorti de nulle part et ce n’est pas tout à fait faux puisqu’une interview de l’auteure (vous pouvez aussi en lire une autre ici) m’apprend que c’est à l’origine une suggestion de l’éditrice qui a engendré ce projet de rencontre avec les sociologues et ce livre. C’est d’ailleurs assez surprenant, car on aurait plus vu ce type de bouquin dans le catalogue d’une maison d’édition indépendante que chez un grand éditeur comme Dargaud (mais Squarzoni publie chez Delcourt, alors bon… Peut-être ne faut-il pas lire ça dans ce sens là).

Il faut tout de suite expliquer de quoi il s’agit : Marion Montaigne est une auteure de BD connue majoritairement pour son blog (édité en papier chez Ankama) Tu Mourras Moins Bête (mais tu mourras quand même) qui traite exclusivement de vulgarisation scientifique. Elle a aussi publié chez Bayard La Vie des très bêtes sur les animaux. Son travail allie avec un très bon dosage humour et érudition pas chiante.

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon sont un couple de sociologues (chercheurs au CNRS) qui s’attache depuis des années à l’analyse, la description et la critique des « riches », du système élitiste financier, de la bourgeoisie et de leur rapport à ceux qui en sont exclus.

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De plusieurs entrevues et du travail de Montaigne sur celui des Pinçon-Charlot naît cette BD qui, là encore, vulgarise à la fois des ouvrages sociologiques particuliers et une lecture du monde que tout le monde pourrait faire. Comme des petits génies (aux espadrilles magiques) le couple débarque dans la vie de Philippe et Caroline et leur (nous) explique ce que c’est d’être riche, qui sont les riches et pourquoi ils le sont/restent, comment la société les considère, ce qui différencie un riche de quelqu’un qui a juste de l’argent et ce qui serait un début de solution, tout cela en dix chapitres aux titres tels que « La violence symbolique » « L’entre-soi » ou encore « Avez-vous l’étoffe d’un bourgeois ?».

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Même si j’avais l’impression d’être déjà pas mal renseignée sur le sujet, j’ai appris plein de choses à la lecture de ce livre. En plus de m’avoir bien fait marrer, il m’a fait comprendre et mettre des mots sur des choses vécues (pourquoi je me sentais mal à l’aise au point de pleurer dans un restau ultra chicos à Paris ? Pourquoi on a l’impression que rien ne peut changer ?). L’association de ces analyses sociologiques et de Marion Montaigne fonctionne très bien et donne par exemple lieu à un questionnement nouveau sur le personnage de Batman dont on oublie que si il a le temps d’aller courser les terroristes qui s’attaquent à Gotham City c’est parce qu’il est rentier. C’est aussi un travail ancré dans le contemporain (on y parle de Hollande, de Depardieu, de Lagardère et consors) ce qui est chouette car d’ordinaire la chronique ou la réaction à l’actualité ne dépasse plus trop internet vu qu’un livre qui parle du moment présent trop précisément c’est un livre qui se périme.

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Sur bien des points, cette initiative me rappelle le travail d’Usul dont la dernière vidéo en date (mais pas que) vous donnera un aperçu de ce dont je veux parler.

Et ce que je veux dire par là c’est que cela fait vraiment vraiment (VRAIMENT) du bien de voir des auteurs et de artistes assumer et exprimer leur point de vue politique de façon développée et construite et pas seulement pas allusion, comme si on se devait de ne pas trop en dire pour ne pas segmenter son lectorat.

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Que quelqu’un d’aussi brillant, doué (pris un par un, ses dessins sont quand même et toujours absolument drôles) et connu que Marion Montaigne fasse ce choix est à mon avis très positif et très encourageant pour d’autres auteurs qui seraient tentés de se censurer.

On m’a offert à Noël la BD de Catel sur Benoîte Groult (une féministe française) et si les deux exercices sont comparables (rencontre d’une auteure de BD avec des figures intellectuelles marquantes) je trouve celui-là bien moins réussi. D’abord, et c’est subjectif, parce que je trouve le dessin plus réaliste de Catel beaucoup moins vivant et donc moins parlant. Je trouve intéressant que Marion Montaigne se soit exclue du cadre et transforme ses rencontres et ses entretiens en un tissu fictionnel là où Catel insiste sur ses différentes visites à Groult, ajoute à son livre des croquis et des lettres. Dans Ainsi soit Benoîte Groult, on s’attarde sur une personnalité plus que sur l’objet de son combat et c’est plutôt le contraire dans Riche et pourquoi pas toi ?. Or je préfère ce qu’il y a de commun à tous (un état des lieux) au particulier (Benoîte Groult/les Pinçon-Charlot), surtout quand les personnes en question mènent des réflexions de fond sur la société. C’est également audacieux de créer des petits personnages à partir d’une réalité qu’on serait tenté d’essayer de transcrire avec fidélité.

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Je trouve qu’à cet égard Catherine Meurisse est assez proche de Marion Montaigne (cf son livre Mes Hommes de lettre paru chez Sarbacane en 2008) : son dessin est toujours drôle, expressif et virtuose et pour dire mieux le vrai elle passe par l’exagération et la fiction.

En bref, vous pouvez y aller, c’est good !

The Amazing Sexist

Je ne suis pas friande des sur-réponses aux réponses. Comme vous vous en doutez cette introduction présage du pire : faites ce que je dis, pas ce que je fais.

En publiant cette vidéo de The Amazing Atheist sur mon mur je pensais démontrer par A+B, sans plus de commentaires, l’utilité du féminisme. A la suite de la dernière publication de Feminist Frequency j’avais atterri par hasard sur la chaîne de ce mec et le contenu de sa chaîne contre le féminisme m’avait paru tellement effarant que j’avais voulu partager ce WTF (il critique cette suite d’images).

Or, j’ai eu des réponses qui n’allaient pas dans ce sens et qui trouvaient même les propos de ce youtubeur intéressants et rafraîchissants. Je vais donc essayer de préciser ce qui m’a choquée (sans me surprendre vraiment) dans cette vidéo en relevant les points qui fâchent, et ce ne sera pas une mince affaire. Je ne prétendrai pas être exhaustive ni toute-sachante mais juste de bonne volonté. Je passerai la plupart du temps sur son mépris qui ne mérite pas qu’on s’y arrête trop.

Je précise que mes réponses s’adressent toujours à ce qu’il vient de dire dans la partie indiquée, les numéros ne sont là qu’en tant que repères.

Mon but n’étant pas de prêcher des convaincu-e-s je vais essayer d’être le moins véhémente possible, ce qui n’est pas facile pour moi.

Je vais faire comme lui, je vais reprendre point par point.

1.  Because this type of violence-glorifying and misogynist commercials is not unusual and get to exist in our society without many  reactions.

« It’s not obvious »

Le problème est justement que cela passe inaperçu. Cela en dit beaucoup sur la société, et les féministes ne disent pas autre chose : elles attirent l’attention sur ce qui les frappent car elles pensent que cela mérite de frapper aussi les autres esprits. Quand on est informé, on voit le monde différemment. Les féministes savent que cela ne choque pas et cherchent à éveiller les esprits. Yes, « we should all see it », indeed.

Il est certain que cela peut virer à l’obsession et parfois tomber à côté, mais dans le cas étudié (cette pub D&G) ce n’est pas le cas, tout simplement parce que, oui, cette mise en scène a du viol en elle (femme allongée, bras bloqué, visage contraint, un homme intrusif entre ses cuisses et deux autres hommes passifs/complices autour ; excusez-moi, ce n’est pas « ce que tout le monde fait dans son couple », il ne faut pas confondre avec tes pornos du minuit-3h dude) et oui c’est choquant de voir ça étalé en X mètres carrés dans les stations de métro, parce que cela normalise ce genre d’imagerie et que cela habitue les gens à tolérer une violence symbolique qui recoupe une violence bien réelle.

Cela introduit déjà une première notion, celle de la culture du viol (voir ici et ), mais nous y reviendrons.

Il reproche aux féministes de voir le mal partout mais je lui dirais qu’il s’entête à ne le voir nulle part.

2.  Because women don’t get to decide over their own bodies.

Bon, déjà il commence quand même par dire qu’il ne va pas se fatiguer à aller voir quelque chiffre que ce soit. Mais, quand même, il se permet de contester ces chiffres qu’il ne cherche pas à vérifier.

« I don’t see how feminism is the solution » in the fight for pro-choice. I just don’t see how he can’t see why feminism is crucial in that case. Qui a obtenu le droit à l’avortement ? Les femmes. Pourquoi se sont-elles battues pour ça ? Parce qu’elles sont les premières concernées. Jusqu’à quand auraient-elles attendu si il avait fallu s’en remettre aux hommes ? La Saint Glinglin.

Il poursuit, pour se justifier : « on ne peut pas juste lister un problème et donner sa solution comme ça. On doit nous faire la courtoisie de nous expliquer comment cela va résoudre le problème ». Sachant qu’au cours de sa vidéo il va plus plusieurs fois skipper ses arguments, ne rien donner à moudre parce que « c’est évident », je pense que moi non plus je ne vais pas développer. Le féminisme lutte pour les droits des femmes et donc pour le droit à l’avortement. Ne pas voir le lien est juste soit hypocrite soit stupide.

Par ailleurs, il a l’air d’avoir une connexion internet et de savoir lire, si il s’intéresse vraiment au sujet il peut aller chercher des réponses tout seul.

3.  Because women are constantly sexualized and objectified, while men get credit for their skills and professions.

« GQ is a men magazine » Indeed.

Alors ce point est très intéressant : il dit qu’un homme lit un mag masculin pour voir des hommes qu’il aspirerait à être et des femmes avec qui il aspirerait à coucher. Donc mecs qui pètent la classe OU mannequins à poil.

Acceptons cet état de fait et regardons maintenant les magazines féminins : des femmes en attaché case et des hommes à poil ? Que nenni ! Des mannequins féminins, partout, dans toutes les pubs, sur toutes les couvertures, les mêmes ou presque qu’on retrouve dans les mag masculins.

La question est « Pourquoi » et la réponse féministe est « male gaze ». Voici la preuve d’une disparité très facilement identifiable et pourtant absolument courante. Les femmes ne s’identifient pas à une vision positive qu’elles auraient d’elles-même, non, elles s’identifient à une femme regardée par un homme et qui doit donc absolument susciter son désir, son émoi, sa validation ; pour ce faire, mieux vaut donc être bonne et à poil (et photoshopée). C’est ça la vision positive de nous même qu’on nous propose. Un homme (hétéro) est valorisé par des photos d’un mannequin parce qu’il peut la désirer, une femme est valorisée par des photos du même mannequin parce qu’elle se voit à travers les yeux d’un homme qui la désire.

Je passerai sur le moment où il fait du slut shaming (vous vous trimballez à poil en public et vous vous plaignez qu’on vous accoste ? Vous dites alors que vous n’êtes pas un objet sexuel ? Mais vous qualifiez ces femmes qui posent d’objets sexuels ? Alors en fait vous vous habillez bien comme ça pour être des objets sexuels bande de *******, donc le harcèlement de rue est légitime, tadaaaaaaaa) et où il finit par dire que c’était de la mauvaise foi (mais il avait quand même envie de faire passe ce message quoi).

« What is wrong with sex » : le voilà qui feint de s’offusquer du puritanisme des féministes qui sont, comme chacun sait hein, des mal baisées (c’est pour ça qu’elles sont féministes d’ailleurs, pour houspiller les hommes). Ce n’est assurément pas « mal » pour une femme d’être sexy ni pour un homme de l’être, mais de quelle manière ? Pourquoi y aurait-il une seule manière de l’être ? Qui nous la dicte ? Pourquoi devrait-on se limiter au sexe stéréotypé des films pornos et des conventions sociales ? Pourquoi toujours valoriser des images sexuées où la femme est objet et l’homme sujet ? Il est là le problème. Le sexe se fait à deux (ou à trois ! Ou à plus !) mais gagne à avoir également une notion d’égalité. Chaque partenaire est sujet, et chaque partenaire est objet. Ce n’est pas le cas dans ces représentations symboliques.

4/5.  Because this gets banned on Facebook… while this is fine.

Les images Facebook mises en avant par ce diaporama féministe veulent dénoncer, justement, un puritanisme mal placé, un vrai celui là. Qu’y a t-il d’offensant et de dégouttant dans l’image d’un sexe ou d’un sein allaitant ? Tout le monde en a, tout le monde en voit, merde à la fin ! Par contre, une incitation lol au viol, ça ça passe. Facile de savoir pourquoi : les logiciels peuvent repérer des contenus de nudité de façon automatisée et pas les contenus nauséabonds parce que, pour ça, il faut un cerveau humain. Je le rejoins sur ce point (technique) mais pas sur le fait qu’il faille pour autant en cautionner le résultat.

Sa comparaison avec les hommes est également un peu hypocrite : jusqu’à présent un homme torse-nu n’est pas considéré comme une image érotique mais une femme si. Peut-être parce que le corps de la femme est sur-érotisé ?

6.  Because 97% of all rapists never have to spend a day in jail.

Comme pour les images d’avant il donne une explication terre à terre, et je n’ai rien contre ça a priori, il a raison quand il dit que s’il n’y a pas de preuves physiques le présumé innocent n’ira pas en prison. Mais là n’est pas l’immense problème que j’ai avec ce passage.

Les chiffres cités par l’image (97% des violeurs n’iront jamais en prison) ne veulent pas dire ce qu’il comprend. Ce chiffre inclus les plaintes qui ne donneront pas suite, mais surtout le fait qu’une très grande majorité de victimes de viols ne portera jamais plainte voir n’en parlera jamais. Pourquoi ? Parce que, toujours dans la grande majorité des cas, les victimes connaissent leurs agresseurs (ami, famille, mari/petit-ami) et qu’il est beaucoup plus difficile et destructeur de porter plainte contre quelqu’un qu’on connaît dans un contexte où ce sera su que contre un inconnu à qui on n’est pas lié, surtout quand le fait de ne pas avoir été tabassée fait que la justice met en doute votre parole. Pourquoi est-ce aussi difficile ? Parce que aujourd’hui, même dans cet « Occident » qu’il valorise autant, avoir été violé(e) est une honte qu’on vous fera payer en remettant votre parole en doute, en vous reprochant de mettre la merde, de n’avoir pas vu les choses venir, de n’avoir pas su les éviter.

Il imagine que si on prenait plus en compte la parole des -présumées- victimes, les femmes passeraient leur temps à accuser les -pauvres- hommes -persécutés-, parce que c’est vrai que porter plainte pour viol c’est comme l’avortement, ça peut vite devenir un hobby. Donc il met en balance des hypothétiques mythomanes qui déposeraient des plaintes mensongères ET des millions de femmes qui ont effectivement été violées et qui ne pourront jamais obtenir justice. Je trouve ça tout simplement dégueulasse.

Par quoi commencer ? Déjà par ne pas systématiquement mettre en doute la parole de la plaignante ; sachez que si elle était ivre au moment des faits la plainte sera la plupart du temps classée sans suite. Alors quoi, quand on a bu on ne sait plus trop si on veut, si on ne veut pas ? Dans le doute la justice décrète qu’on a voulu ? Et il n’y a aucun problème avec ça ?

Rappelons que « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui, par violence, contrainte, menace ou surprise, est un viol » (Article 222-23 du code pénal). Or, si « le viol est puni de quinze ans de réclusion criminelle » comment se fait-il qu’il soit, en réalité, si difficile à faire reconnaître ? Il y a assurément un problème à ce niveau, en France comme aux États-Unis (voir à ce sujet cet article sur la Suède).

7.  Because model agencies are scouting models outside of anorexia clinics.

Il ne se donne pas la peine de développer, je ne la prendrai donc pas des masses non plus. La distance entre les standards de beauté prescrits par la société (pubs, défilés, taille des fringues, retouches numériques, cinéma …) et les physiques véritables des être humains ne cesse de s’étirer (c’est aussi valable pour les hommes). Attirer l’attention là dessus ne mérite pas, je pense, autant de mépris. Par contre l’analogie entre dictats de la mode et anorexie (qui est une maladie) devrait cesser d’être faite et simplifiée de cette manière.

8.  Because women are being discriminated against in the workplace because they have children, or may have children in the future.

Regardez-le qui se cache derrière son petit doigt de libéral de merde avec ses violons sur ces entreprises courageuses qui essaient de fonctionner, qui voudraient pouvoir satisfaire leurs clients (le client, cette valeur étalon).

Les discriminations à l’emploi des femmes potentiellement futures mères ne reposent pas seulement sur le temps de la grossesse + congé maternité. On présume que dans toutes les années qui suivront elles ne pourront plus faire des heures supp, prendront plein de jours de congés pour veiller leurs mômes pendant leur varicelle etc etc. Elles ne pourront pas être de parfaits petits soldats du capitalisme en somme (je m’égare). Les garçons, ne voyez-vous pas comment ce sexisme vous discrimine aussi ? Car en cantonnant les femmes à leur rôle de mère, ces entreprises sous-entendent aussi que vous serez regardé de travers si vous prenez votre congé paternité, et que nulle excuse d’oreillons ou de nounou non disponible ne feront autorité lorsque vous voudrez prendre des vacances ou rentrer avant 18h pour vous occuper de vos mômes.

Ce n’est pas juste de la logique financière, c’est bien un symptôme réactionnaire ; lui qui se plaignait du moyen-âge un peu plus tôt, voilà qu’il trouve que là dans le cas d’une entreprise c’est tout à fait normal. En fait, les femmes devraient arrêter d’avoir un emploi, ce n’est pas pour elles, c’est la Nature (donc l’avortement alors… Euh il disait quoi déjà?).

C’est quand même merveilleux qu’un si court extrait parvienne à réconcilier la logique capitaliste (le profit) et la logique conservatrice (les sexe affiliés à des genres aux rôles bien définis) dans une même oppression des femmes (ne travaille pas, tu ne seras pas assez productive / ne travaille pas, tu seras une mauvaise mère).

9.  Because women still make less money for doing the same job as men.

Bon, je ne pense pas que cela nécessite beaucoup de commentaire (les règles, les valeurs, toutes ces choses spécifiques aux femmes qui font qu’elle gagnent moins).

Dans ce discours pointe un refus du concept de genre, bien (mal)connu de la tristement célèbre Manif Pour Tous : les femmes ont des valeurs différentes, des comportements différents, donc elles méritent un traitement différent. Il met sur le même plan le fait de pouvoir être enceinte et d’avoir des « spending habits » alors que l’un est biologique et l’autre socialement construit.

Voir cet article du Monde sur ces différences prétendues si prégnantes.

Encore une fois, c’est la vie, c’est la Nature, et puis ce sera au profit des hommes tiens pour pas changer.

Pourquoi les femmes seraient « less ambitious on their workplace » ? Parce qu’elles ont des règles une fois par mois ? Pas du tout parce que la société patriarcale les inhibe ?

Cette confusion entre biologie et comportement social est soit due à un manque crucial de rigueur intellectuelle minimum soit à une malveillance consciente. « Who knows ? ». Et il se plaint que ses contradicteurs n’aiment pas la nuance…. Tristesse.

10.  Because there are parts of the world where women get punished after being sexually assaulted.

Le féminisme n’est pas équipé pour combattre la culture du viol, alors autant qu’il n’existe plus, c’était pourtant limpide ! Ce mec met en balance le fait que les féministes s’indignent contre des couvertures de magazines et que c’est inutile pour lutter contre la criminilisation des personnes violées. C’est de l’ignorance. En France, comme j’imagine aux États-Unis, on apprend à toutes les filles qu’il ne faut pas sortir seule le soir, que marcher dans la rue la nuit c’est dangereux pour une fille, qu’il faut absolument qu’elle soit prudente… Sinon ? Sinon c’est le viol. Mais vous, garçons, vous a t-on déjà dit une seule fois « Ne viole pas », vous a t-on déjà une seule fois prévenu « Attention à ton comportement quand tu es seul avec une fille que tu ne connais pas, tu pourrais avoir l’air menaçant » ? Non ?

Cela revient à considérer que si une fille se fait violer c’est qu’elle n’a pas fait ce qu’il fallait : elle a fait confiance, elle avait bu, elle était habillée trop comme si ou comme ça (tous ces clichés faux sur le viol soit dit en passant), elle se promenait dans un endroit inapproprié, elle ne s’est pas assez défendue c’est donc qu’elle devait un peu aimer ça. Mais lui, le violeur, il se trouvait logiquement là, prêt à réagir aux écarts de conduite de sa victime. La victime est donc… coupable de son viol.

De cette conception non assumée mais diffuse dans toute notre société qu’on se plaît à penser plus éclairée que toutes les autres à la charge pénale contre les victimes de viol il n’y a qu’une différence de traitement, mais l’idéologie de base est la même. Et le combat aussi.

11.  Because there are actually people who think it’s not rape if the person is sleeping.

Voilà la parfaite confirmation de ce que je viens de dire « rape is evil. Feminism is not gonna stop evil ». Okay, c’est comme ça, les femmes se font violer et il n’y a rien à faire pour arrêter ça alors arrêtons de nous fatiguer pour des conneries s’il vous plaît. « Rape is evil », c’est comme dire « le racisme c’est mal », oui, certes, mais ça ne fait rien avancer du tout d’enfoncer des portes ouvertes. Par contre, dire qu’on peut sans en avoir conscience tenir un discours raciste ou pro-viol ajoute un peu de nuance à tout ça. Ce n’est pas parce que je dis « je ne suis pas raciste » que je ne le suis effectivement pas, ce n’est pas une incantation. Au sujet de l’extrême « banalité » du viol on peut lire rapidement ceci.

Plus loin : le féminisme ne sert à rien, c’est d’éducation que nous avons besoin. Donc le féminisme n’est pas éducatif ? Il ne sert pas à faire prendre conscience des choses ? Merde, j’ai vécu dans l’erreur pendant tout ce temps.

Ah mais non, en fait le respect et l’empathie ça ne s’enseigne pas, pardon. Donc c’est mort. Le fait qu’une société puisse organiser la destruction de l’empathie (je ne ferai pas de point Godwin dans ce post, je me contenterai de citer en exemple la mécanisation des techniques en abattoirs qui rendent supportables (mais non en fait hein) aux ouvriers de passer leurs journées à tuer et découper) ne lui effleure pas l’esprit.

Lui qui plaignait les entreprises qui ne veulent que faire leur travail critique maintenant le manque d’empathie d’une société qui ne cherche que le profit. Cet homme est décidément plein de contradictions.

12.  Because 1 out of every 6 American women has been a victim of an attempted or completed rape in her lifetime.

Il semble reconnaître que la société est responsable du nombre hallucinant de viols. Pourtant, les pubs mettant en scène symboliquement ces viols ne lui posaient pas de problème.

Encore une fois le féminisme, pour lui, ne permet pas de lutter contre le viol. Mais si, connard (pardon), en éduquant les femmes à ne pas tolérer certains comportements et les hommes à ne pas être validés dans leurs violences le féminisme lutte contre le viol. Il fait prendre conscience à des femmes qu’elles ont été violées, et à des hommes qu’ils ont pu violer. Quel autre mouvement œuvre pour une prise de conscience collective à ce sujet ?

13. Because we are living in a society that teaches women to be careful not to get raped instead of teaching men not to rape.

J’ai déjà commenté ça finalement. Il trouve ça simpliste. Simpliste.

Certes, aucun des deux sexes ne devrait avoir à subir de viol. On a inventé la poudre là. Mais mettre sur le même plan des actes minoriatires (viols d’hommes par des femmes) et des actes communément répandus et qui tendent à être normalisés (viols de femmes par des hommes) est une hypocrisie. Il reproche à un diaporama de ne pas s’étendre assez. Look man, why don’t you fucking go on google and look for documents if you are that interrested by this subject?

14. Because it is more dangerous to be a woman than a soldier in modern combat.

Le monde s’arrête aux frontières de l’Occident, voilà qui nous informe sur sa vision de l’étranger. Ce qui n’est pas chez nous ne devrait pas être pris en compte. Et pis en Occident y’a pas la guerre (on n’est pas con non plus, on va la faire plus loin) donc c’est pas vrai.

Il souligne qu’il trouve qu’en Occident les droits des femmes ça va, et que c’est justement là que le féminisme est le plus développé. Mais il ne fait pas le lien. WTF ?

Cependant ce genre de phrase (celle du diaporama) n’est à mon sens ni très intelligente ni très parlante. Comparer des choses aussi différentes n’apporte rien pour solutionner ces deux problèmes.

15.  Because we want women’s bodies to be left alone and not a constant subject for discussion, disrespect, abuse and objectification.

Voilà qui est révélateur : « ce ne sont pas les hommes qui lisent ces tabloïds ». On comprend donc qu’il pense que le féminisme signifie le combat des femmes contre les hommes, et pas le combat des deux sexes contre le patriarcat et le sexisme. Pour lui une femme ne peut donc logiquement pas être sexiste contre « son camp ». Cette vision totalement fausse est un coup dur pour sa crédibilité critique.

16.  Because we need to change the Patriarchal picture of men as an aggressive being who can’t control his desires.

Ici il avoue son ignorance : « I don’t even know what the fuck this one is talking about ». Ben je vais t’expliquer mon con, on est toujours sur la culture du viol : si une femme ne doit pas faire ci ou pas faire ça pour éviter le viol ou le manque de respect, c’est bien que les hommes eux ont fait tout ce qu’ils pouvaient mais que en fait non c’est dans leur nature d’être agressifs sexuellement, ils ne peuvent pas mettre de barrières à leur désir qui les aveugle et leur fait oublier que les femmes sont des êtres humains, non ?

17.  Because several young men can rape a girl during an entire night (Steubenville), twitter about it while in action, laugh about it afterwards and then be defended by the society which blames the victim because she was drunk.

Je ne connais pas ce fait divers ni les réactions qu’il a suscité, je ne vais pas commenter.

18.  Because a woman is raped every 14 seconds in South Africa.

LOL, une rape joke ! Ca détend l’atmosphère !

« Okay, that’s a problem, but how feminism is gonna solve it ? »

« Okay, j’ai un clou et une planche, mais comment un marteau va m’aider à les assembler ? »

19.  Because sexism in the shape of a joke is not any less offensive or disparaging.

« Joke are jokes »

Donc si je le suis une blague c’est juste un truc marrant qui flotte dans le néant. Right.

Qu’une blague « requires exageration » ne signifie pas que l’idée de départ qui s’y trouve n’est pas sincère. Une exagération ne signifie pas qu’il n’y a pas un propos, sinon l’humour serait très très chiant.

Je vous ré-invite à aller lire cet article que je trouve absolument éclairant.

20.  Because victims of rape are too often distrusted.  54% of sexual assaults are not reported to the police.

J’ai déjà répondu ça plus haut, et ce chiffre des 54% me paraît largement, mais largement, sous-évalué.

21.  Because every 9 seconds in the U.S., a woman is assaulted or beaten.

« Battre une femme c’est mal » Soooooooo ?

Encore une fois, le « que peut-on y faire ? ». C’est fou cette paresse à lutter contre quelque chose dont il n’est pas personnellement victime. Ce n’est pas ce sacré individualisme qu’il conspuait plus tôt ?

22.  Because this page has 1768 too many likes.

Okay. Mais les féministes sont comme ça, elles/ils ont du mal à tolérer des pensées immondes.

23.  Because approximately 3 million girls are victims of female genital mutilation every year.

« That’s obviously bad [Captain Obvious] but it doesn’t happend in the Western world ».

C’est pas chez nous, on s’en fout ! D’ailleurs on peut rien faire hein. Et chez nous y’a pas de lézard du coup.
Les sauvages à la limite et à mon avis ils auraient le droit de faire un peu de féminisme, allez je les y autorise, mais c’est bien parce que des gamines de 5 ans se font couper le clito.

Cette obsession qu’ont certains hommes se se sentir investis de la tâche/responsabilité de valider ou non le discours féministe est proprement urticante.

24.  Because there are approximately 2 million victims of sex trafficking each year.  85% of the victims are women.

Je. Dois. Rêver.

Ce chiffre met en évidence la disproportion entre les esclaves sexuels femmes et hommes et souligne par là qu’on a clairement affaire à une inégalité au sein d’un trafic qui devrait déjà disparaître dans son ensemble.

Contrairement à lui, les féministes n’essaient pas de ridiculiser les esclaves sexuels masculins.

L’expression « to be in a need of sex slaves » poursuit sont propos du « on y peut rien c’est comme ça c’est la nature c’est le Mal » puisqu’ils en ont « besoin », ces hommes. Mais vous savez pourquoi ? Parce que « n’importe quelle femme peut avoir n’importe quel mec à peu près quand elle veut ».

Chouette, une nouvelle notion ! Mesdames et messieurs, le male tears ! Les femmes ont de la chance, elles peuvent serrer comme elles veulent, tandis que nous on galère.

Quelle vision de l’homme, de lui-même a t-il ? A ma connaissance, tous les mecs ne sont pas morts de faim et ne passent pas leur temps à attendre de pouvoir mendier du sexe auprès d’une nana qui daignerait leur accorder son corps. Les hommes normaux seraient donc si je le suis les esclaves sexuels (gratuits !) des femmes, pas besoin d’en importer de Roumanie !

Non sérieux, je le plains. Mais vraiment.

« no matter how hard they try » donc les femmes sont des connes qui ne veulent pas donner aux hommes qui essaient de coucher avec elle un cookie en acceptant. Pourtant ils ont vraiment essayé très dur hein, c’est injuste. Pouvoir faire du sexe est un droit, à l’entendre. Pour faire du sexe, ils n’ont plus qu’à avoir recours à des filles qui n’ont pas le choix. Les hommes adversaires des femmes ou l’inverse, et c’est lui qui le dit encore une fois.

Il reproche aux féministes de juste liker des pages sur facebook pour combattre le trafic humain ; que fait-il, lui, pour combattre cela ? Il ne le combat pas, il le condamne mollement en le décrivant comme une conséquence du fait que les femmes se refusent à certains hommes. Là est donc la source de l’esclavage sexuel, dans le refus des femmes. Ce qu’il dit ne sous-tend pas autre chose.

Le viol n’est pas du sexe, ce n’est pas sexuel. C’est de la violence. L’esclavage sexuel permet le viol organisé, tarifé, profitable. Les besoins sexuels éventuels d’un homme n’ont rien à voir avec le fait de violer. Légitimer le viol, perpétrer sa culture c’est dire que le viol est une conséquence de la sexualité. C’est faux.

A ce sujet Crêpe Georgette a publié un article aujourd’hui.

25.  To spread awareness and knowledge about what feminism works for.  Equality.  Everyone who has a mother, sister, daughter, son or a friend would want them to have respect and rights, right?

Il fait semblant de ne pas comprendre. Le féminisme c’est la lutte pour la disparition des inégalités hommes/femmes et la reconnaissance de chacun comme ayant une valeur propre, en dehors de son sexe. En niant cette définition il fait de la désinformation car il veut occulter qu’une partie est plutôt oppressée et qu’une autre est plutôt privilégiée.

26.  Because this is a real commercial for American Apparel.

On repart sur le même thème que le numéro 1.

« We are supposed to reject human sexuality » No, we are supposed to reject the male heterosexual stereotyped sexuality as the only valid model. Male gaze.

Ce genre de publicités, en plus de pissed offer les nanas dans leur quotidien, encouragent l’idée qu’une femme est toujours disponible sexuellement et donc qu’elle sera toujours consentante, au fond.

A lire pour se renseigner sur le male gaze : ici.

27.  Because domestic violence is the leading cause of injury to women, more than car accidents, muggings and rapes combined.

Ahahahaha ben c’est facile la vie dis donc.

28.  Because this is a fact:  In 31 states, if a woman has a child as a result of rape, her rapist can sue for custody and visitation rights.

Il passe très vite sur le fait que des violeurs puissent poursuivre dans certains états américains la personne violée et tombée enceinte pour avoir des droits de visite ou de garde sur l’enfant.

Au lieu de déplorer ce vide juridique et d’appeler à le combler, il dit simplement que personne n’avait pensé à ce cas de figure (je lole). Mais rien sur le fait que maintenant que le féminisme a mis en lumière cet état de fait il serait de bon ton de penser à la modifier, puisque on en a maintenant conscience. Le féminisme ne sert pas à clouer au pilori ceux qui ont mal agi, il sert à susciter des prises de conscience et à provoquer le changement de ce qui règle les inégalités (par exemple la loi).

29.  Because we need to be aware of the sexism that surrounds us and say NO to it.

Même réponse que pour numéro 26.

In addition : il ne s’agit pas d’obtenir une autorisation avant de pouvoir être attiré-e par quelqu’un comme il le dit, il s’agit de respecter tout le monde, même quand on se sent attiré par eux. Je n’ai rien contre le fait qu’un mec me mate les seins dans la rue, mais j’ai par contre du mal avec le fait qu’il me manque de respect à cause de ça, me matte de façon intrusive/ostensible ou même m’agresse juste parce que son désir le met mal à l’aise.

30.  Because we need to change the way women are being portrayed in video games, etc.

Dire qu’il y a des problèmes plus grave revient à silencier le problème qui nous est soumis tout en continuant à ne rien faire pour ceux, « plus grave », qu’on feint de dénoncer.

« Les écarts de salaires ? Attends, y’a la guerre au Congo »

« Ton mec t’a violée ? Attends, en Syrie des tas de femmes sont violées par des gens qu’elles ne connaissent même pas, donc ça va bien hein »

« this is what they want / this is what market forces diktate they want » ce qui est à mon avis deux choses différentes : on vous dit de vouloir ça, c’est ça qu’on vous donne, alors vous le voulez et vous prenez.

Le fait que, sans doute, les jeux vidéo et les bandes dessinées (aux États-Unis) aient été au début majoritairement créés, achetés et pratiqués par des hommes ne change rien au fait qu’aujourd’hui la moitié de joueurs sont des joueuses. Donc 50% des personnes qui jouent le font dans un univers où elles sont considérées comme intruses, où elles doivent sans cesse s’identifier à des personnages principaux masculins, des scénarii reposant sur une motivation masculine et hétérosexuelle, etc.

Les célèbres articles de Marlard à ce sujet : ici et .

Son égocentrisme se lit aussi dans son incapacité à se projeter dans l’avenir, c’est à dire dans un monde où il n’existera plus. Il dit que nous ne retournerons pas dans le passé pour injecter du sens critique à ceux qui aiment Transformers. Le monde est donc figé à deux égards dans cette conception des choses : un adulte ne peut pas changer d’avis, continuer à s’instruire, développer ses goûts tout au long de sa vie / les générations futures sont un concept qui ne mérite même pas d’être abordé. On en revient au « c’est comme ça » qui s’apparente en fait à un « je ne me bougerai pour rien du tout et je me déresponsabilise comme je peux ».

31.  Because female fetuses are being aborted in China because they are not wanted.

« That has a lot to do with chinese traditions » « [China] which is patriarcal actually »

Les chinois qui semble être pour lui quelque chose de suffisamment lointain pour n’être relié en aucune façon à la société dans laquelle il vit sont du même coup blâmables. Encourager des féministes américaines à partir en croisade féministe en Chine nous emmène sur un autre terrain, celui du colonialisme idéologique : c’est aux américaine de pacifier le monde. Non, désolée, les peuples doivent être leur propre instrument de libération, sinon c’est du paternalisme.

Le fait qu’il valide le combat féministe dans ce contexte semble induire qu’il pense que les féministes en ont quoi que ce soit à foutre de son consentement ce qui est très présomptueux.

32.  Because women who are seen, who stand up for their rights and express their opinions often get threatened and hated.

Male tears, again. Il fait l’amalgame entre des femmes qui luttent pour des droits concrets et lui qui fait ses vidéos sur youtube et attire des contradicteurs.

Je trouve cependant qu’il ne faut pas s’étonner de susciter des réactions violentes ; les réactions n’invalident pas le combat mené, parfois même bien au contraire.

33.  Because three men in Sweden walked free after raping a girl with a glass bottle until she started to bleed.

Le viol n’est pas un fait isolé comme le serait les crimes ponctuels d’un serial killer par exemple. Le viol est partout et est encouragé indirectement voir même inexistant juridiquement dans de nombreux pays.

Tout ceci étant dit, je voudrais maintenant remettre en question le bien fondé même de ce post. En répondant à Feminist Frequency qui s’appuie sur un travail documentaire et technique absolument fouillé cet « Amazing Atheist » ne pouvait que se ridiculiser parce ne tenant pas la comparaison. Il n’en va pas de même dans le cas qui m’a intéressée aujourd’hui.

Le diaporama « 33 raisons d’être féministe » n’est pas un document solide, c’est un document facile, un peu bâclé (en témoignent les fautes de frappe) et qui ne développe pas ses positions ni ne cite ses sources. En gros, c’est au mieux vaguement questionnant mais c’est tout. Mais que pouvait-on attendre d’un diaporama ? Le youtubeur en question le reprend comme si c’était le manifeste du féminisme, approuvé par toutes et par tous comme une référence en matière d’argumentation et de rigueur. Or, la réponse qu’il lui fait est elle aussi très faible : incohérences, contradictions, mauvaises foi, manque de documentation, il ne fait finalement que nous donner son avis personnel (qu’il se plaît à penser comme « le bon sens ») sur un sujet qu’il ne maîtrise manifestement pas et ne se met pas en peine de travailler pour en constituer un adversaire crédible (si tant est qu’on puisse être crédible dans son combat contre l’égalité des droits). Je trouve aussi qu’il y a des féminismes éminemment critiquables, mais ce n’est pas pour cela que je rougis un seul instant de revendiquer cette étiquette. Lui-même le prouve : il se revendique « athéiste », mais approuve t-il chaque individu athée ou chaque courant athéiste ? En tant qu’athée américain, il devrait comprendre ce qu’impliquent les rapports de force dominants/dominés mais ce ne semble pas être le cas.

Ce que je trouve très intéressant, par contre, c’est que dans sa médiocrité il exprime de façon très claire tout le discours -majoritaire- de l’inégalité des sexes, de la misogynie et du sexisme. De par ses réactions, ses sous-entendus, il confirme mes inquiétudes. Je donne un autre exemple tout frais :  hier soir, je me suis baladée comme je le fais de temps en temps sur les forums de Jeuxvideo.com, et voilà ce que j’y ai trouvé, tranquillou.

J’en ai lu toutes les pages, et malheureusement, comme pour le youtubeur, je n’ai pas été particulièrement surprise.

Alors oui, je sais, internet draine pas mal de lie ; oui, les forums encore plus ; oui, les forums de jeux vidéo encore plus ; oui, je sais qu’un sujet sérieux n’a aucune chance d’être traité de façon sérieuse et intelligente dans ces conditions. Mais justement : voyez ce qu’on y trouve. Voyez ce qu’on trouve quand la paresse intellectuelle et la malveillance s’expriment sans fards, voyez quelles idées sont dans la tête de ces jeunes hommes (18 à 25 ans je le rappelle). Ça me fait froid dans le dos.

Je veux dire, cet homme fait une vidéo car certainement ça l’amuse de casser du féministe (de LA féministe j’avais oublié que seules les femmes pouvaient l’être), il prend un air goguenard, fait 30 minutes sans aucune rigueur critique ni intellectuelle, sans y avoir probablement réfléchi plus que ça. Plus de 18.000 personnes ont liké cette vidéo, donc plus de 18.000 personnes ne voient pas le problème effarant de son discours. Il participe à une culture d’oppression qui a des répercussions bien réelles et peuvent mener à des atteintes physiques quand elles ne se contentent pas de rester sociales ou psychologiques. Il fait partie du problème et l’amplifie en rassurant ses fans dans leurs certitudes confortables. Son discours n’est pas minoritaire. Pourtant, on veut souvent faire passer les féministes pour des persécuteurs idiots contre qui la morgue revancharde est la seule réponse valable.

Peut-être a t-il l’impression d’être subversif, anticonformiste, mais en réalité il exprime le discours dominant et se place de lui-même en opposition avec les femmes. Il ne semble pas prendre en compte qu’un homme puisse être un féministe puisque le féminisme lui semble être une guerre des sexes.

Les incohérences de son discours révèlent que son propos n’est là que pour servir à le conforter dans son privilège qu’il sent menacé. En ne reconnaissant pas une discrimination, on évite ainsi de reconnaître qu’elle nous est profitable, et on rejète le statut d’allié pour celui d’oppresseur actif.

En allant regarder d’un peu plus près sa chaîne, j’ai visionné une vidéo où il est moins ironique et où il finit par nous raconter avoir été lui-même victime d’une agression sexuelle sur son lieu de travail par sa chef. C’est très touchant, et pourtant, il n’en tire pas les mêmes conclusions que moi. Dans cette agression, avoir été un homme l’a empêché de s’en plaindre et d’exprimer sa souffrance car il se serait fait traiter de faggot (pédé) ou se serait fait moquer par ses collègues. Il en conclu que le féminisme est la cause de cette injustice car aucune féministe ne serait venue à son secours dans cette situation. Mais il a éminemment tord, le revers de la médaille du mythe viril c’est que la société ne vous pardonnera pas d’y faillir. Et c’est aussi contre ça que le féminisme lutte. Si les femmes féministes n’en parlent pas autant c’est parce que c’est aux hommes de se saisir de cette parole pour dire et mettre en lumière leurs souffrances

Le féminisme ce n’est pas l’opprobre, ce n’est pas une guerre. Ce youtubeur se plaît à penser que c’est une idéologie d’un camp contre un autre alors que nous n’aspirons qu’à une libération mutuelle, une résolution collective. J’ai déjà été, dans mes actes ou dans mes pensées, sexiste, machiste, raciste, homophobe, transphobe, c’est une certitude, et je le serai probablement encore malgré les efforts que je fais pour m’informer car ce n’est pas facile d’éviter tous les écueils vers lesquels on nous induit naturellement. Il ne suffit pas de s’offusquer contre des cibles évidentes, il faut travailler sur soi car vous comme moi sommes les produits d’une société de violences où l’oppression de l’autre est une règle communément admise.

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